II. 2. L’instinct (3. 2. 28./3. 2. 31.)

De nos jours, l’instinct est un concept délaissé dans la mesure où il ne sert plus à grand-chose. En même temps, cette mise à l’écart fut plutôt commode pour une psychologie largement incapable d’en rendre compte.

En son sens actuel, le terme apparut au Moyen Age, alors même que l’enjeu – chez un Thomas d’Aquin notamment – était de marquer la dignité humaine par rapport aux animaux et la singularité du destin de l’homme dans la Création. Dans un tel contexte, nous l’avons vu dans la section précédente, il était important de montrer que l’animal ne pense pas et agit de manière toute mécanique. Et l’idée se maintint jusqu’au tournant du XVIII° siècle, quand on se mit plutôt à voir dans l’instinct une pensée qui ne s’exprime pas. Quand on découvrit que l’instinct n’est pas infaillible ; qu’il se trompe et ne progresse pas. L’instinct parut alors une pensée inaboutie, avortée.

Très vite, ainsi, on reconnut l’instinct comme une sorte d’intelligence sans la connaissance. Sorte d’apprentissage héritable, potentiel comportemental s’exprimant différemment selon les situations, l’instinct pouvait dès lors recevoir à peu près la même définition que l’intelligence, à condition de reconnaître celle-ci stagnante car incapable de se saisir elle-même – ce qui désigne sans doute après tout son fonctionnement le plus courant. L’instinct fut en ce sens rattaché à l’habitude et disparut pratiquement comme concept propre. Quant à l’intelligence, elle ne fut jamais un concept très opératoire. De nos jours, les philosophes étudient le langage (et non plus la raison) et les scientifiques le cerveau. Entre les deux, l’intelligence est (malheureusement) laissée aux tests des psychologues (voir 4. 3.).

Du côté des philosophes, en effet, il y a un dogme : pas de pensée sans langage – lequel, surtout si l’on considère comment il est invoqué par rapport à l’intelligence animale, paraît avoir remplacé « l’âme » – comme si, plutôt que nous parlons ou pensons, c’était le langage qui parlait et pensait à travers nous. Cette priorité du langage sur la pensée marque ce qu’on a nommé le « tournant linguistique » en philosophie ; selon lequel tout ce qui mérite d’être qualifié de pensée doit être linguistiquement exprimable.

Il ne faut pas demander une démonstration d’une telle affirmation. Il s’agit d’un dogme, ou plutôt d’une approche développée notamment par le béhaviorisme, soucieux d’évacuer toute idée de « boite noire » dans les études psychologiques. Toute instance de pensée à laquelle on n’aurait pas accès et que le langage ou les actes ne révèleraient pas complètement. On en vint donc à postuler que toute pensée est exprimable et finalement, cela ne suffisant pas, est exprimée. Un artefact méthodologique commode aboutit ainsi à un énoncé absurde : si toute pensée n’existe que s’il elle est exprimée, elle n’existe que telle qu’elle est exprimée. Dès lors, il faut croire non seulement que je ne pense pas sans une sorte de monologue intérieur constant mais que je ne peux également comprendre que ce qui est dit comme il est dit puisqu’on ne peut penser plus que ce qui est dit. Pourtant, le dogme prit facilement – la psychanalyse dut ainsi annoncer que l’inconscient est structuré comme un langage. Et l’on se mit à soutenir que c’est le langage qui définit la pensée, ce qui est tout aussi absurde (voir 1. 2. 13.). C’est qu’on pensait s’être ainsi débarrassé de « l’esprit », ce qui semblait furieusement moderne. Toute pensée fut ainsi référée au cerveau, lequel fut comparé à un ordinateur et l’on admit assez largement qu’il n’y a pas de pensée chez l’animal. Et qu’il n’y a pas de mystérieux « instinct » non plus. Dès lors, le comportement animal, dans la mesure où il paraît causalement fondé et sensé, est renvoyé à quelque mystérieux agencement neuronal sélectionné par les nécessités de l’adaptation. Il nous est ainsi devenu plus facile d’accorder le raisonnement à un neurone ou à un gène qu’à un animal !

Par rapport à Thomas d’Aquin, nous avons gardé l’idée que l’animal ne pense pas mais nous ne lui reconnaissons plus cette raison minimale que l’instinct permettait encore de lui accorder – la raison est souvent ramenée de nos jours à une modalité d’adaptation parmi d’autres.

Au total, notre époque n’a pas choisi la facilité, puisqu’il lui faut se demander comment des comportements qui laissent place à d’incontestables initiatives et apprentissages peuvent être rapportés à des réalités génétiques, organiques et adaptatives dénuées de toute capacité de penser.

Pour la pensée commune, en revanche, l’instinct existe toujours : l’instinct maternel par exemple, qui désigne une raison irrépressible quoique peu explicable. Sans doute la pensée commune se trompe-t-elle quant à la réalité de cet instinct qu’elle invoque. Mais son jugement n’est certainement pas vide s’il revient à désigner ce qui nous agit et dont nous ne pouvons pourtant rendre clairement raison : pourquoi avons-nous des enfants ? Cela relève-t-il vraiment d’une décision rationnellement fondée ? Argumentée ? Notre pensée nous déborde et, en ce sens, n’échappe pas à l’évolution. Ceci ne fait pas de l’esprit un simple phénomène d’adaptation. Au contraire, cela force à reconnaître la vie comme intelligence, ouvrant une perspective peu explorée : rendre compte du vivant à travers ses productions les plus hautes. En y incluant l’esprit donc, sans réduire celui-ci à ses opérations les plus simples.

Ci-après, nous présenterons la notion d’instinct à travers deux thèmes :  A) une pensée sans conscience ; B) l’habitude.

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            A) Une pensée sans conscience

L’instinct désigne un comportement sans délibération. Fontenelle : l’instinct n’est pas réfléchi mais il est lucide et nullement infaillible. On peut penser sans le savoir. L’instinct comme potentiel comportemental. L’instinct maternel.

         B) L’habitude.

L’animal n’a pas tant une conduite automatique qu’adaptée à un environnement restreint. Le monde animal comme compromis. L’instinct n’est pas un réflexe. On comprend mieux le comportement instinctif en le rapprochant de l’habitude plutôt que du réflexe. Mais habitude et instinct sont de sens contraire. Darwin. L’habitude est un attribut de l’espèce, non de l’individu. L’origine animale de l’esprit. L’homme est un animal dont l’individualité est particulièrement affranchie. Comment, cependant, une intelligence trans-individuelle pourrait-elle fonctionner ?

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Franz Marc Les singes, 1911.