II. 1. La souffrance et la maladie (3. 3. 24. / 3. 3. 34.)

Nous ne présentons ici ni une histoire de la médecine, ni une épistémologie des sciences médicales. Nous entendons seulement traiter des concepts de souffrance et de maladie et ce n’est qu’à ce titre que nous ferons des emprunts à ces deux disciplines. A cet égard, nous mettrons particulièrement en avant le grand tournant qu’aura représenté le développement de l’approche anatomo-clinique, à partir duquel le sentiment subjectif de malaise ou son absence ne suffirent plus à assurer de l’existence de la maladie. Cela ne peut toutefois être dit sans certaines précautions, que nous allons prendre ici.

De la méthode anatomo-clinique, on pourrait retenir qu’elle assura à partir du début du XIX° siècle des capacités d’intervention et d’explication sans aucune commune mesure avec les “autres” médecines, ainsi qu’avec celle qui la précéda. Mais ce serait compter sans le relativisme dominant de notre époque. Ce n’est pas que beaucoup d’arguments ne permettent de le soutenir. Cela ne se dit tout simplement pas ! On ne valorise pas ainsi ce qui fut le propre d’une culture – occidentale en l’occurrence – comme si cette dernière était supérieure aux autres. Cela ne se fait pas. Et aussi bien entend-on fréquemment dire de nos jours que “notre” médecine n’est qu’une forme de soins parmi d’autres – la plus brutale sans doute mais pas la plus efficace. D’ailleurs, les médecines parallèles ne se sont jamais aussi bien portées. Ainsi, sans même tenter d’excuser notre impardonnable manque de savoir-vivre idéologique, nous voudrions seulement souligner ici que l’importance donnée à la méthode anatomo-clinique s’impose dès lors qu’on s’intéresse aux idées de souffrance et de maladie, puisque c’est à partir d’elle – tournant décisif – que la médecine n’a plus fait prévaloir le point de vue du malade. A terme, les conséquences d’une telle démarche permettent de comprendre, nous le verrons, pourquoi la médecine est désormais tellement réputée “en crise”.

Pendant que nous en sommes aux précautions, profitons-en encore pour signaler que l’on trouvera ci-après un rapprochement mené entre la médecine hippocratique et la médecine traditionnelle chinoise. Or cette manière de comprendre par assimilation est généralement jugée fautive à notre époque. Précisons donc que ces deux médecines, qui s’étendent l’une et l’autre sur des siècles, n’ont chacune rien d’homogène. De sorte qu’il est déjà audacieux de les traiter comme des blocs si l’on s’intéresse à chacune en tant que telle. Mais aussi bien n’est-ce pas ce que nous ferons, nous contentant de les envisager par contraste ; par rapport à la méthode anatomo-clinique – toujours elle. Et sous ce jour particulier, nous serons surtout attentifs au fait que l’idée de causes corporelles de la maladie ne s’impose pas de soi. Que les options de pensée sont, ici comme en bien d’autres domaines, assez limitées. Ce qui par ailleurs conduit à souligner que c’est au prix d’une vision totalement non historique que l’on peut opposer – c’est pourtant là encore un lieu assez commun – l’homme-machine occidental à l’homme-microcosme oriental.

Signalons enfin que nous n’avons pratiquement pas traité ci-après de la psychologie ni de la psychiatrie – des médecines de l’âme. Celles-ci nous paraissent justifier en effet des développements particuliers qui seront menés ailleurs. Soulignons toutefois en passant que c’est la psychiatrie qui, de Charcot à Freud, eut la première sans doute à affronter le fait qu’une maladie peut être considérée comme réelle, sans pouvoir pourtant être référée à la moindre lésion organique.

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A) Le concept moderne de maladie

Le tournant décisif de la méthode anatomo-clinique. Le développement de la clinique. Les premières dissections. Un intérêt anatomique nouveau. Le développement de la méthode anatomo-clinique fut une révolution scientifique considérable, qui n’apporta cependant que peu de bouleversements immédiats. Application du modèle lésionnel à l’explication des fièvres. L’invention du stéthoscope. Les découvertes pastoriennes parachèvent la méthode anatomo-clinique. L’idée de contagion. Une vieille idée, qui se heurta longtemps à de vives oppositions. La même idée de contagion a pu correspondre à deux visions très différentes de la maladie. L’inoculation. Le succès ambigu des découvertes pastoriennes. Pour une histoire des idées poreuse.L’imaginaire pastorien. La bonne santé ne prouve rien. La maladie comme simple variation quantitative de l’état physiologique. Remèdes. Les remèdes traditionnels. Histoire de l’aspirine. La médecine moléculaire. Le mythe du médicament parfaitement adapté et de l’objectivité curative parfaite. Définition et usages du placebo. Parce qu’ils agissent ou provoquent au moins une réaction, les placebo sont-ils des médicaments ? L’homéopathie. Évolutions contemporaines concernant l’idée de remède. Des impératifs de marché. La prévention comme stratégie commerciale. Vivre pour se soigner. La maladie nous requiert tout entier. L’hypocondrie ou la satisfaction d’être malade.

 B) La douleur

Seule la médecine moderne a véritablement entrepris de s’attaquer à elle. Le lent développement des méthodes anesthésiques. La médecine moderne tentera de ramener toute souffrance à une douleur mesurable. Elle la pensera comme un mal susceptible de prévenir de maux plus grands encore et favorisant ainsi l’adaptation. L’expérience de Head. La souffrance est-elle la forme première de la sensation, marquant l’entrée en contact du sujet et du monde extérieur ? La capacité de souffrance croît-elle avec le niveau de conscience ou est-ce le contraire ? La chirurgie de la douleur et les endorphines. Distinguer douleur d’alarme et douleur chronique. La nociception. La douleur est un phénomène de conscience et non une sensation en soi. Les théories spécifistes de la douleur. Impossibilité de définir objectivement une douleur, en regard de la souffrance ressentie. La douleur animale. Vertige de la douleur. Schopenhauer. La vie est douleur. Face à la douleur, une finalité du vivant apparaît, limitée à sa survie. Une histoire de la douleur. De nos jours, on peut admettre une douleur sans lésion et considérer que l’acte thérapeutique peut se limiter à soulager une douleur sans s’efforcer de guérir un mal. Les soins palliatifs. La définition d’un syndrome douloureux oblige à tenir compte de l’évaluation individuelle et sociale, ainsi que des anticipations en matière de maladie.

C) La souffrance

La souffrance comme épreuve. Une vieille idée : la souffrance morale est noble, la douleur physique est indigne. On ne peut faire de la souffrance une valeur. Les photographies de guerre de Don McCullin. La souffrance comme rachat. La position de l’Eglise. La souffrance comme rançon des désirs et des plaisirs. La santé contre le salut. La satisfaction trouvée dans la souffrance autour de nous. Le dolorisme moderne. La souffrance comme mal absolu. Inconséquence de l’identification d’une souffrance avec un mal absolu. On ne souffre que par intolérance. Souffrir, c’est ne reconnaître à la souffrance ni nécessité ni universalité. Si la souffrance n’a pas d’universalité, la compassion s’abuse lorsqu’elle se veut sympathie plus que respect. Contre la compassion. Si la souffrance ne renvoie qu’à une réalité subjective et singulière, elle peut être ignorée d’un point de vue général. Job. La souffrance comme expérience ontologique. Récapitulation. Les possibles justifications de la souffrance.

 D) Santé et normativité.

Les “autres” médecines. Hippocrate. Rapprochement de l’hippocratisme et de la médecine chinoise traditionnelle. L’acupuncture. La médecine traditionnelle ne distingue pas la lésion de ses manifestations. Tout dysfonctionnement, selon elle, affecte dans son ensemble l’équilibre naturel du malade. Prégnance séculaire du modèle humoral. Médecin de soi-même. L’humanisme médical. Remplacement de l’idée de santé par celle de normativité. Le “tout pathologique”. Le grand retour de l’idéal de santé. Gestion de l’hygiène publique. La politique de lutte contre le SIDA. La santé dans la logique de l’économie marchande. Quand l’économie marchande trouve son meilleur profit dans le contrôle social : le dépistage des maladies génétiques. La médecine personnalisée.

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Edward Munch L’enfant malade, 1896.