Le jugement de finalité (3. 3. 45. / 3. 3. 48.)

Au terme de notre précédent parcours, nous en savons à présent suffisamment pour saisir sous leur pleine perspective trois textes assez fondamentaux sur la pensée du vivant en général et le jugement de finalité en particulier.

La Critique de la faculté de juger de Kant marque tout à la fois la nécessité et les limites du jugement de finalité. Elle souligne la stérilité et le dogmatisme de tout point de vue uniment finaliste ou mécaniste, dès lors qu’il s’affirme de manière exclusive par rapport à l’autre. A ce titre, bien des auteurs contemporains, auraient certainement gagné à le comprendre (car il est souvent assez probable qu’ils l’aient lu ou en aient au moins eu connaissance !). Mais voilà, parce que Kant parle d’une force formatrice des organisations vivantes, on l’a rangé parmi les vitalistes. On a décrété sa pensée dépassée. Elle aura, de fait, été aussi commentée et enseignée jusqu’à nos jours que finalement ignorée.

Le jugement de finalité, montre Kant, est tout aussi nécessaire et tout aussi insuffisant que l’approche mécaniste. Les deux ne s’opposent même pas. Ils participent des mêmes raisonnements. Autant considérer qu’ils représentent autant de moments nécessaires dans la pensée du vivant. C’est ainsi que dans la Science de la logique  de Hegel, Mécanisme, Organisme et Finalité marquent les trois temps d’un même concept d’Objectivité (Encyclopédie des sciences philosophiques, 1830, § 213). Mais ce n’est pas ainsi qu’il en ira généralement.

Un objet, note Hegel, est d’abord défini mécaniquement comme un agrégat matériel, un complexe de facultés (§ 195). Un cran plus loin, il est perçu comme un système de relations. C’est alors un organisme (§ 200 Add.). Il est enfin posé lui-même comme but, comme une certaine fin en vue de laquelle il existe en tant qu’objet (§ 203). Et, au terme de ce parcours, l’objet devient une idée. La pure chose rassemblant des propriétés est dotée d’une détermination, d’une essence propre (§§ 204 à 209). Le jugement de finalité ne représente ainsi qu’un moment dans un mouvement d’intellection qui cherche à comprendre. Car la description d’un mécanisme, d’un organisme sollicitent la compréhension, notait déjà Aristote. Ils ne la donnent pas.

Nous l’avons souligné d’emblée, une cause finale est une absurdité. Une fin ne peut être une cause : sinon le monde avancerait à reculons ! On ne peut donc dire qu’on a des yeux pour voir. Mais, seule, une cause efficiente n’est pas plus sensée. Dire qu’il y a la vue parce qu’un œil existe, c’est ne rien dire au fond. C’est dire que la cause contenait déjà la fin. Le jugement de finalité recherche une rationalité complète du vivant. Il s’égare s’il prête aux vivants des raisons que ceux-ci ne contiennent pas. Mais il est indispensable pour concevoir vraiment ceux-ci, souligne Octave Hamelin (Essai sur les éléments principaux de la représentation, 1907, p. 256 et sq.). Sans lui, nous décririons minutieusement les mécanismes oculaires, sans réaliser qu’ils permettent la vision. Car un œil est bien fait pour voir. C’est un mécanisme finalisé. Et c’est tout ce que l’on peut dire ! L’œil ne nous donnera pas la clé du vivant. Il ne nous dira pas s’il fallait que les vivants voient.

Peu d’auteurs cependant, ont paru saisir que mécanisme et finalisme ne s’opposent pas. Et l’ont-ils fait que cela n’a pas toujours paru très heureux. Nous présenterons à ce titre un ouvrage de Maurice Pradines, dont le finalisme méthodologique est fort et l’appréciation finaliste qu’il porte sur les vivants est très mitigée. C’est que Pradines ne peut en rester aux phénomènes. Il veut malgré tout rassembler leur diversité en un large et unique tableau. Le finalisme ne lui sert pas seulement à comprendre les vivants mais aussi à juger la vie. Les fins de celle-ci lui paraissent-elles avoir été sérieusement prises en défaut au cours de l’évolution ? Cela est sans surprise. Si l’on fixe quelque fin au monde, ce dernier paraîtra inévitablement inachevé et ses moyens mal adaptés à ses fins. Mais c’est plutôt que toute fin peut paraître illusoire si l’on ne peut déduire dans le détail le processus qui doit mécaniquement la réaliser. C’est pourtant tout à rebours qu’on pense généralement : nous ne cherchons la fin que des choses qui ne nous paraissent pas nécessaires, dont nous ne comprenons pas la nécessité. Des choses que nous jugeons contingentes et dont les fins que nous pourrons leur prêter, dès lors, n’auront jamais la nécessité qui d’emblée nous échappe. En prêtant des fins au monde nous nous donnons autant d’arguments pour considérer qu’il n’en a aucune !

Le finalisme voudrait hisser le vivant à un niveau de nécessité et le mécanisme ne croit pas qu’on puisse y arriver. Tous deux discutent d’une transcendance des phénomènes et aucun ne s’aperçoit que la seule finalité que l’on peut reconnaître nécessaire aux vivants est la vie même ! Cette évidence, il est vrai, est très difficile à saisir. Parce qu’il l’énonce, au prix d’une assez extraordinaire torsion de pensée, on peut estimer que Bergson est l’un des plus importants philosophes de la vie.

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A) Kant. Critique de la faculté de juger.

La fin d’une chose est sa raison d’être, la réponse au “pourquoi ?” que l’on peut poser quant à son existence. Différents types de finalités (§§ 63-64). La finalité relève d’une catégorie de jugements particuliers. La finalité ne relève pas d’une connaissance. Poser une finalité, c’est juger de manière forcément incertaine mais indispensable.

 B) Maurice Pradines. L’aventure de l’esprit dans les espèces.

Le monde est un chaos manqué. Comprendre du présent au passé. Un finalisme indécis.

 C) Bergson. L’évolution créatrice.

La difficulté à saisir un phénomène de croissance en tant que tel. Le vivant est une réalité fluente. L’élan vital. La vie est conscience. Saisir notre être même dans la vie. La vie ne peut avoir d’autre fin qu’elle-même.