1. 9. Le sacré

Le sacré est un terme qu’on n’emploie jamais de manière tout à fait neutre. Un terme sous lequel chacun entend différentes choses, tant il est peu explicite de lui-même et ne peut l’être sans doute. A ce titre, on ne peut que se défier d’un tel terme aussi massif qu’indécis.

Des dieux, le sacré ne dit rien. Il en manifeste seulement la puissance et la présence. Il pose une obligation de révérence. Que cache-t-elle ? Soulignons-le d’emblée, certainement pas une réalité. Le mot “sacré”recouvre tant d’acceptions différentes, en effet, tant de comportements distincts, parfois tout à fait opposés, qu’il n’est pas possible de définir le sacré en tant qu’objet, en tant que réalité, sinon d’une manière particulière, propre à une culture, à une religion. Il n’est donc guère possible de faire du sacré la manifestation de quelque transcendance s’imposant de soi. Au delà, il reste que les hommes, par delà les cultures et les religions, ont très souvent reconnu, dans le monde, une opposition entre ce qui est commun, profane et ce qui possède une valeur qui paraît excéder le simple monde, qui paraît le transcender.

Il est impossible ainsi de nier l’existence d’une conscience du sacré qui marque une rupture dans la perception du monde. De cela, certains se satisferont pour croire qu’une manifestation du divin dans le monde est patente. Ils en feront l’indice que le divin est donc bien quelque chose. D’autres estimeront que le sacré ne relève tout simplement pas du religieux mais du fonds anthropologique à partir duquel les hommes interprètent leur monde. Quoi qu’il en soit, faute de pouvoir lui trouver un objet et un sens décisifs, le sacré n’est plus guère une catégorie générale des sciences humaines. Il est étudié dans le cadre de chaque religion et, quant à sa définition, paraît propre à chacune.

Du sacré, nous ne chercherons donc pas à donner une définition. Nous nous contenterons de reconnaître cette fonction de référence qui renvoie à une transcendance, au delà des objets consacrés, au delà des interdits, sans posséder d’ailleurs forcément une connotation religieuse. Le sacré ainsi, tel que nous le considérerons, sera surtout une translation qui nous tourne vers une transcendance, translation sensible notamment dans les catégories du pur et de l’impur. Pour autant, nous nous garderons de confondre sacré et transcendance. Celle-ci désigne une réalité suprasensible et celui-là en rend le retentissement dans la conscience. De sorte qu’on peut bien étudier le sacré comme un phénomène de conscience, sans décider si l’objet vers lequel il tourne est réel ou non mais seulement en ce qu’il indique une direction.

Cela, il faut le souligner, ne désigne pas le sacré comme un pur phénomène subjectif, puisque le sacré a alors précisément le sens d’une relation. Il marque la reconnaissance par une conscience de sa propre extériorité, posée en termes d’obligation. Car le sacré n’existe que d’être reconnu. Son accès doit être ménagé, réservé. Que ce caractère relatif de la sacralité ne soit pas reconnu et le sacré se substituera au divin lui-même. Les sacrements, les rites seront recherchés pour eux-mêmes. Le divin sera confondu avec sa manifestation et réduit ainsi à une pure force indistincte, numineuse.

Or, si le sacré n’est pas une représentation mais tout juste une manifestation du divin, il faut dire que le sens du sacré n’est pas limité à un certain type d’objets et de signes, notamment religieux. Il faut admettre que le sens du sacré ne se perd pas forcément dès lors que la sacralité jusque là attachée à certaines idoles n’est plus communément reconnue. Le sacré ne disparaît donc pas forcément dans un monde passant pour désacralisé ; c’est-à-dire dans un monde où le religieux n’intervient plus prioritairement dans la définition des liens sociaux.

Et cela, qui semble conduire à penser que la religion n’est qu’un domaine du sacré, pourrait bien signifier, tout au contraire, que l’approche cultuelle du monde est sans doute toujours plus vaste que celle directement investie par une religion donnée. Car le sens du sacré, même lorsqu’il investit des valeurs toutes prosaïques, est bien essentiellement celui d’un culte. Le sacré est une célébration, contre l’oubli et pour affirmer des valeurs face au néant du monde. Le sacré est un opérateur d’ordre et d’orientation – par là de certitude. Une certitude extrême puisque ses valeurs sont si hautes, si lointaines qu’elles en deviennent adorables.

Dans le sacré, la certitude se sublime, se redouble, se convoquant elle-même périodiquement avec le culte rendu. Telle est proprement la fonction des rites, dont le formalisme compte dès lors toujours plus que le contenu. Les rites créent immédiatement un sens qu’ils incarnent en le mimant. A travers les rites, les valeurs investissent le support que leur offrent les corps et le sujet est agi par eux bien plus qu’il n’agit.

Tout ceci sera développé à travers deux principaux thèmes : I – la manifestation du sacré & II – la nostalgie du sacré.

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Sommaire :

I – la manifestation du sacré

A) Le pur et l’impur

L’affirmation d’une puissance. L’ordalie. Un arbitrage divin. Jusqu’à ce que mort s’ensuive… Sacré et moralité. Le sacré gouverne la conduite bien plus que l’intention. Il traduit l’exposition du moi au monde. Le sacré comme rupture et le risque de profanation.

B) Le numineux

Rudof Otto. L’irrationalité du sacré. La colère de Dieu. Lactance. L’irréductible extériorité divine. Le sacré effroyable. Une expérience spécifique du sacré. Le sacré et les religions selon R. Otto.

 II – la nostalgie du sacré

A) La perte du sacré

Mircea Eliade. Le sacré comme partage du monde. Le sacré au delà du religieux. Otto et Eliade. Dépérissements et renaissances périodiques du sacré. La religion comme un vecteur de sacré parmi d’autres. La Querelle du sacré. Contre le sacré bigot. La perversion de la sacralité dans la religiosité. Limite des sacrements. Le sacré de tous les jours. Une lutte pour la certitude et contre l’oubli. Le sacré à moins trait au divin qu’au monde.

B) Les rites

Le comportement rituel chez l’homme et l’animal. Avant d’être pensées, nos valeurs sont agies. La légitimité rituelle. Interprétation des auspices à Rome. Fonction et motivation des rites. Les rites de passage. La magie du diplôme. L’homme, officiant du sacré. Images publicitaires. Fonction des rites en situation d’anxiété. Les rites dans la névrose obsessionnelle. Obsessions et compulsions. Les TOC. Les tics. Rite, croyance et représentation. Les rites sont à eux-mêmes leur propre signification.

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Gustave Courbet Enterrement à Ornans (1850).