4. 1. Le phénomène humain

Ci-après, on n’apprendra pas forcément grand chose de positif sur l’homme. On appréhendera plutôt l’humain comme phénomène. Comme objet de différents discours dont l’importance scientifique (les origines de l’homme), philosophique (la notion d’existence), ainsi que l’importance dans l’histoire des idées (l’humanisme), supposent des développements conséquents.

Tous ces discours, nous le verrons, ont un point commun : ils inventent l’homme au moins autant qu’ils le décrivent et ils y sont obligés. A ce titre, il est difficile de ne pas introduire une dimension critique dans leur présentation. Ce que nous avons fait. Cependant, soulignons-le d’emblée, les libertés prises, la part d’invention, si elles en réduisent certaines prétentions, ne disqualifient absolument pas ces discours – lesquels, au fond, gagneraient beaucoup à reconnaître leur propre inventivité. Car si l’Homme dont ils parlent – dont ils retracent les origines, sondent l’existence et nomment les droits les plus naturels – si cet homme paraît largement une création, cela ne signifie pas du tout que l’Homme ne soit rien de réel, ni qu’il existe un Homme que ces discours auraient manqué de voir ! Cela marque plutôt qu’il n’est pas de discours purement objectif possible sur un être qui en est à la fois l’objet et le sujet, celui dont on parle et celui qui parle. C’est pourquoi la notion de nature humaine semble inassignable : l’homme paraît bien mal placé pour en juger !

S’il est une limite commune aux discours sur l’homme que nous allons considérer ci-après, cela tient surtout à la difficulté logique qu’ils affrontent à conjuguer généralité et singularité. Il y a comme un gouffre, en effet, entre ce qu’on peut dire des hommes de manière générale, de l’Homme et ce que font, ce que sont les hommes de manière particulière.

Ainsi, la science des origines de l’homme considèrera-t-elle celui-ci en masses, dans les traits généraux que partagent les hommes, ou en nature, à travers ce que les hommes partagent avec d’autres animaux ? On ne comprend alors plus du tout ce qu’ont pu accomplir certains hommes, certains groupes d’hommes. On ne comprend pas que la culture humaine puisse être si particulière et les cultures humaines entre elles de même. Et pour rendre compte de ses disparités au sein des groupes humains, comme au cours de son évolution, on sera obligé d’invoquer des critères naturels : la race, les aléas climatiques, les mutations génétiques, à rebours donc de ce qu’il faudrait proprement saisir : une émergence culturelle.

Ainsi, s’efforcera-t-on de caractériser philosophiquement quel niveau d’exigences morales et vitales porte l’existence humaine ? On parlera de liberté, d’engagement, de Transcendance. Et là, on ne comprendra pas du tout pourquoi l’immense majorité des hommes, vouant leur vie aux traditions, à la cupidité et au divertissement, font si peu de cas de telles impérieuses exigences. Ici, pour l’expliquer, il faudra invoquer quelques puissances inconscientes : aliénation, mauvaise foi, refoulement, aveuglement social, à rebours donc de l’absolue liberté qu’on avait d’abord posée.

Ainsi, d’un point de vue humaniste, enfin, se battra-t-on pour faire valoir des droits fondamentaux qui reconnaissent à chaque homme une dignité égale à celle de tous les autres ? Une humanité commune s’en trouvera affirmée et l’on ne comprendra pas du tout, dès lors, que ces droits puissent servir à revendiquer la reconnaissance de quelques particularismes au nom desquels certains hommes entendent justement ne pas du tout être assimilés aux autres.

Au total, il est aussi difficile de parler des hommes que de l’Homme : la diversité des groupes humains condamne en effet dans les deux cas à se limiter à quelques caractères généraux qui font fi des singularités sur lesquelles repose pourtant tout le génie humain. Ou bien conduisent à élire, comme critères devant valoir pour tous les hommes, quelques particularités valables surtout pour quelques-uns.

Comme si, au fond, l’homme n’était pas un sujet d’étude valable. Comme si, mal commode, son idée était vouée à disparaître alors même que se sont développées des sciences de l’homme. De fait, parler pour l’Homme paraîtrait singulièrement naïf de nos jours.

Mais si “l’Homme” est mort ainsi, qu’a-t-il laissé ? Ceci, sans doute, qui fait malgré tout à notre époque l’objet d’une assez ferme et large conviction : l’idée d’une indétermination humaine foncière qui est liberté. Qui marque la distance entre ce qu’est l’homme et ce qu’il peut être. Qui fait qu’il faut se garder de parler trop vite pour l’homme et ne surtout pas l’enfermer dans une nature. L’homme, croyons-nous communément, est foncièrement projet. Toucher au potentiel qu’il représente est un crime. Le développer est un devoir. Promouvoir l’éducation et craindre les perspectives de manipulation génétique sont ainsi, à ce stade, les derniers mots de l’humanisme. En quoi, modernité n’est certainement pas synonyme de lucidité. Car, parce qu’on s’interdit de parler candidement de l’Homme de nos jours, est-il sûr que nos convictions à son propos aient beaucoup changé ?

Considérons ainsi la peur et la fascination qu’inspirent les manipulations génétiques. Que toutes deux soient si vives – si disproportionnées mêmes par rapport aux possibilités techniques réelles – prouve au moins une chose : à quel point nous sommes convaincus qu’il existe une nature humaine matériellement circonscrite ! A quel point nous craignons qu’on en découvre les ressorts et que certains les accaparent. Seulement, est-ce vraiment là une découverte ?

Bien sûr que nous sommes convaincus de l’existence d’une nature humaine ! Les innombrables discours qui affirment le contraire sont loués mais répondent surtout à un souci de bienséance idéologique, qui elle-même paraît ne pas trop savoir ce qu’elle veut dire. Parler de nature humaine, explique-t-on, revient à enclore les hommes dans des généralités. Est-ce vraiment le point ? Nous ne croyons pas du tout à une telle nature humaine générale. La nature humaine, ce sont nos propres déterminations particulières de naissance, avec lesquelles il nous faut bien composer et dont nous reconnaissons au plus, d’un point de vue général, que certains traits généraux se dégagent, qui permettent de regrouper les hommes par grands pôles. Nous ne croyons nullement à l’Homme. C’est là un objet intellectuel bien trop sophistiqué pour être facilement cru. Communément, nous croyons aux types et aux caractères, à travers le décompte desquels nous tentons de nous situer par rapport aux autres. Nous croyons aux dons, aux capacités de chacun. Immédiatement, nous concevons la nature humaine sous une série de traits particuliers qui distinguent les hommes entre eux !

Quand ils traitent de mon existence, les philosophes me parlent de ma liberté. Mon problème est de faire avec ma nature. Celui qui me propose de la développer ou de la réformer m’intéresse beaucoup plus que celui qui m’enjoint de m’en affranchir. Dès lors, les manipulations génétiques ont beau paraître effrayantes, il y a fort à parier que le jour où elles seront à même de modifier le jeu social – le jour où certains, à travers elles, menaceront d’être mieux que les autres – rien ne les arrêtera. Car bien sûr que nous nous moquons pas mal de la liberté ! Le jeu de la vie sociale consiste à convertir une nature donnée en une valeur reconnue. Par rapport aux valeurs de son groupe, chaque homme est un catalyseur plus ou moins efficace. Notre liberté est de participer le plus pleinement possible à ce jeu. Nous ne réclamons couramment rien de plus – sachant qu’à cet égard, une puissance comme l’argent rend beaucoup plus libre que tous les droits.

Face aux discours philosophiques sur l’homme, le rappel de telles trivialités est inévitable. D’autant plus que ces discours sont édifiants. D’autant plus qu’ils placent l’homme à un niveau de généralité où les particularités sont effacées au point de faire facilement paraître ces mêmes discours faux et creux. Or cela, les discours qui prennent l’homme pour objet risquent certainement de le devenir – y compris, nous le verrons, ceux, scientifiques, qui ont trait aux origines de l’homme et à son évolution. Ils le sont dès lors qu’une certaine image de l’homme, certains attendus idéologiques, commandent la manière dont ces discours sont construits et orientés.

Parce que dans tout discours sur l’homme celui dont on parle est aussi celui qui parle, aucune parole n’y est facilement libre. Pourtant, est-il acte de liberté plus manifeste que ce rapport qu’entretient avec lui-même cet animal très singulier qui est capable de parler de lui ? Aucun discours sur l’homme n’est véritablement libre mais tout discours qui conclut à l’absence de liberté humaine ne sait pas au sens propre ce qu’il dit. Entre les deux, l’homme paraît aussi mal saisi sous le registre de la nature que sous celui de la liberté. Erigée en principe, l’une fait inévitablement valoir l’autre comme ce qu’il lui manque. Qu’on parle des hommes pour les assimiler strictement aux autres animaux ou pour marquer leur distinction au sein de la création, il y a toujours un reste qui tient à ce qu’on n’a pas traité de l’homme comme cet animal qui parle de lui. Sans quoi le discours qu’on tient devrait lui-même être situé dans ce dont il parle ! Face à tout objet, on peut soupçonner une distance entre lui et le langage qui le nomme et le décrit. Cela est impossible dans le cas de l’homme. Cela ne signifie nullement que l’homme n’est qu’un effet de langage – comme si rien de réel ne lui correspondait. Cela signifie que l’homme est un être culturel – un être qui, dans la reconnaissance qu’il a de lui-même, trouve son véritable milieu naturel. On peut certes sonder les déterminants naturels de cet être culturel mais, sous ce dernier point de vue, aussi bien, il n’y a rien à découvrir, sinon la manière dont les hommes s’inventent eux-mêmes.

Nous tenterons ci-après de le montrer à travers les thèmes suivants, déjà énoncés :

  • I – La nature humaine.
  • II – Les origines de l’homme.
  • III – L’existence
  • IV – L’humanisme.