1. 12. Les mythes

Le titre de la présente section est trompeur. Certes, nous allons nous intéresser ici aux mythes, aux discours que l’on désigne couramment comme tels. Mais, autant en prévenir d’emblée, le lecteur ne trouvera guère ci-après une définition simple de ce qu’est exactement un mythe. Ceci, parce qu’une telle définition nous paraît, sinon impossible, au moins difficile et ne présentant pas forcément un grand intérêt. Ceci, parce que derrière les mythes eux-mêmes, nous allons en fait bien davantage nous intéresser à la fonction mythique qui, au croisement de l’imagination et de la conviction, organise en large partie nos discours. Dès lors, très loin de faire des mythes le propre de sociétés enfoncées dans un âge prélogique ou symbolique, très loin d’opposer mythe et raison, nous allons voir des mythes partout et d’abord inscrits, profondément, dans l’usage de la langue.

Beaucoup de nos mots ont un contenu très flou. Qu’est-ce au juste qu’être intelligent ? Malade ? Sérieux ? Qu’est-ce que la liberté ? Qu’est-ce que la démocratie ? John Locke notait que nous employons communément des mots, attachés par l’usage à des idées fort importantes, sans en avoir aucune idée distincte. On parle de sagesse, de gloire, de grâce mais combien parmi nous, si on nous demandait ce que nous entendons par là, ne s’arrêteraient-ils pas tout court sans savoir que répondre ? (Essai philosophique concernant l’entendement humain, 1689, III, chap. X, § 3). On peut voir là une faiblesse radicale de la langue ou sa richesse même. Ce qui condamne à l’errance toute pensée qui ne s’assure pas de la correspondance exacte de ses mots avec des objets réels ou bien ce qui permet justement l’usage du langage au delà de la seule désignation des choses et favorise l’essor de la pensée. A la stupeur, à l’étonnement que le monde est susceptible de provoquer en nous répond certainement en tous cas le flou, l’équivoque et la souplesse des mots. Car c’est à cette condition que nos mots se prêtent à la création d’images, d’histoires par lesquelles nous tentons de rendre compte du monde. Autant dire que, en ce que sa souplesse autorise une parole douée de sens, la langue ne fait qu’un avec le mythe. La langue est mythique de part en part en son fonds, note Walter Otto (Essais sur le mythe, 1959).

La langue n’est pas en premier lieu un instrument, créé en vue d’un but extérieur à elle de communication ou d’utilité. La langue, affirme W. Otto, est le foyer du monde car c’est en elle que le monde existe d’abord pour nous. C’est dans nos mots qu’il éclot. Le mot “loup”, ainsi, ne signifie pas tel loup mais le loup. L’animal dont parlent les peurs enfantines et les contes. Chaque mot est à même non pas de désigner seulement un être particulier mais de convoquer une série d’images et presque une histoire déjà. Ce sens que l’usage de la langue attache aux mots, voilà la fonction mythique dont nous parlions. Elle s’investit d’abord dans ce qui donne aux mots une “valeur”, selon ce qu’indique Ferdinand de Saussure, c’est-à-dire ce qui, plus que la signification même d’un mot, lui donne son sens et son usage exact en regard de tout ce qui le lie, le rapproche ou l’oppose à d’autres mots (Cours de linguistique générale, posthume 1916, II° partie, chap. IV, § 2). La notion de « valeur » linguistique est reprise des lexicologues du XVIII° siècle, qui considéraient qu’il n’y a pas de synonymes absolus dans une langue. Plus exactement, juge Saussure, des synonymes comme “redouter”, “craindre”, “avoir peur” n’ont de valeur propre que par leur distinction réciproque. Si “redouter’ n’existait pas, son contenu irait à ses concurrents.

Les mythes ne sont pas fallacieux. Ils ne sont nullement construits comme des mensonges. Au contraire, car les mythes ne cachent rien. Ils donnent le monde pour ce qu’il est – de manière immédiate, absolue. Ils invitent à considérer que l’absolu ne représente pas quelque en soi des choses mais bien les choses mêmes, telles que peut les dire une parole libre d’elle-même. L’absolu est le monde tel qu’il se dit dans un langage immédiat, irréfléchi au sens où il est sans recul sur sa propre vérité.

Est-ce vraiment là le monde ? demandera-t-on. Les mythes ne sauraient répondre à une telle question, qui relève d’un tout autre point de vue qu’eux. Un point de vue à partir duquel, tout énoncé sera qualifié de mythique dans la mesure où ceux qui le formulent ne ressentent pas le besoin de le fonder, d’en exhiber la nécessité. Un point de vue critique qui signifie précisément la ruine de l’absolu.

Pour autant, un tel point de vue rationnel s’oppose-t-il forcément à la pensée mythique et la répudie-t-il vraiment ? Rien n’est moins sûr. Car si la raison peut discuter n’importe quel mythe, cela ne suffit pas pour autant à abolir la fonction mythique. C’est que toute analyse s’enracine dans la langue. Or, si l’ont peut sans doute redoubler de vigilance pour ne pas céder à la puissance suggestive des signes, il faut quand même retrouver la langue pour annoncer ses résultats et délivrer ses vérités. Bien des avancées scientifiques ont ainsi directement suscité une appropriation toute mythologique de leurs découvertes. C’est qu’assertée, c’est-à-dire coupée de la démarche qui l’établit, la vérité ne vaut que dans la mesure où elle est à même de s’intégrer à des univers de croyance préexistants (voir 1. 5.). Elle ne trouve sens que par rapport à eux.

Il n’y a mythe que d’un point de vue raisonné et, tant qu’on ne l’a pas désigné tel, le mythe pense volontiers être la raison. En quoi la raison paraît, face au mythe comme face à la croyance, une fonction critique se définissant moins par ses contenus que par son attitude et marquant essentiellement, par rapport à la fonction mythique, un écart de perspective (voir 1. 5.).

Ces thèmes seront développés ci-après en trois étapes : I) ce que disent les mythes, II) la vérité des mythes & III) la science des mythes.

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Sommaire :

I – ce que disent les mythes

A) Le récit des origines

Le temps des mythes.

B) Mythe et allégorie

L’invention des mythes. La science des mythes a-t-elle vraiment un objet ? Compilation des mythes en Grèce. Sauver les mythes. Premières interprétations allégoriques… La crise exégétique aux premiers âges de l’Eglise. Critiques formulées contre les interprétations allégoriques.

II – la vérité des mythes

A) Mythe et connaissance

Tout peut faire l’objet d’un mythe. Mythologies contemporaines. La vérité des mythes est dans l’intérêt qu’on leur porte. La rumeur. Le caractère flou de la rumeur. La rumeur ne s’oppose pas à la connaissance. Elle n’est pas non plus assimilable simplement à une croyance. Les « théories du complot ». Le caractère illusoire d’un savoir des rumeurs. Evénement et rumeur. Une stratégie de conviction. La magie du mythe. Le strip-tease comme mythe. Mythe et mystification. Démythologisation et mythologisation. Bultmann. Critiques et prolongements. John Robinson. Dieu sans Dieu. Les mythes chez Platon. Georges Sorel. Le mythe de la grève générale.

B) Croit-on aux mythes ?

Les Grecs croyaient-ils à leurs mythes ? Le mythe comme performance et euphorie. Une parole jubilatoire. Importance des mythes pour la pensée religieuse. Le rôle de la poésie. Mythes et dogmes.

III – la science des mythes

A) Fontenelle De l’origine des fables

Du plaisir pris aux fables. Mythe et langage. Friedrich Max Müller. La paronymie. Saint Nicolas, le Père Noël. Importance de l’imaginaire pour la pensée. Du bon usage des fables. Naissance du comparatisme culturel.

B) Claude Lévi-Strauss Mythologiques.

Mythes et musique. Georges Dumézil. L’analyse structurale des mythes. Débat avec Paul Ricœur. La compréhension des mythes.

C) Schelling Philosophie de la mythologie

Tautégorie. La force impérieuse des représentations mythiques. La mythologie comme histoire de la conscience.

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Ben Aronson The rumor (2010)