1. 13. Le diable

A travers les mythes, nous avons rencontré une nouvelle idée de l’absolu. Non plus le “Tout autre” qui s’oppose au fini mais le monde tel qu’une parole peut le saisir pour en dévoiler le sens. Le monde tel qu’il se dit immédiatement, tel qu’il est et doit être, depuis le commencement. L’absolu, ainsi, n’est plus conçu comme une réalité particulière, à part du monde. Il est enfin total parce qu’il est l’essentiel. Il est le monde en sa vérité. Mais cela, il ne l’est que dans la liberté d’une parole capable de tout rapporter, de tout comprendre. Et, puisqu’il faut tout dire, une immédiate difficulté apparaît : comment dire le mal que recèle le monde ? S’il faut le nommer, on lui donnera une figure, une volonté. Il sera le Diable. Les philosophes ne s’arrêtent en général que fort peu au cas du Diable et cela est regrettable car derrière lui se laisse deviner l’une des premières vérités que nous prêtons au monde sans doute, qui nous oblige à le couper en deux, à en croire la direction partagée entre les forces opposées du Mal et du Bien. D’emblée, notre monde est double. Partagé par deux principes opposés, il est dual.

Attention, le mal n’est d’abord ni un principe, ni une réalité tangible. Il est à peine une idée et ressemble davantage à un pressentiment. On le devine. On ne le saisit pas. Il est une peur, au fond de nous et une menace autour de nous. Ce n’est ni le danger, ni la violence, contre lesquels on peut lutter ou au moins se prémunir. Tandis que rien ne protège du mal, qui désigne notre fragilité ontologique, notre fragilité d’être dans le monde et que nous savons en nous aussi bien, car le mal est d’abord la présence des autres dans l’envie.

Il est peu de concepts aussi fortement ancrés dans nos vies et si manifestement ignorés que l’envie, note Helmut Schoeck (L’envie, une histoire du mal, 1980). L’envie qui fait fi de l’autre, qui n’attend rien de lui et ne veut même pas vraiment s’approprier ce qu’il possède mais qui souhaite plutôt sa perte, sa ruine – surtout quand l’envie porte sur des qualités personnelles – cette malveillance, par rapport à laquelle la jalousie au moins est avouable, ne nous saisissant pas dans une situation aussi humiliante d’impuissance face aux succès des autres. Car l’envie, note Max Scheler, n’aiguillonne pas la volonté d’acquérir. Elle l’énerve, jusqu’à ce que l’autre devienne en lui-même un reproche intolérable (L’homme du ressentiment, 1915-1919).

Comment dire l’envie comme telle ? Comment dire que l’on peut secrètement se réjouir du malheur d’amis, de proches ? Comment dire la joie de nier, de détester ? La joie d’exalter une chose dans le but inavoué d’en déprécier une autre ? Dès lors que nous ne pouvons obtenir l’inégalité à laquelle nous estimons avoir droit, nous invoquons plutôt la justice, l’égalité plutôt que notre propre envie. Celle-ci nous effraie. Nous la devinons trop bien chez les autres, comme en nous. L’envie est une souffrance en même temps qu’une culpabilité et contre elles naît sans doute l’un des premiers appels à un Dieu de justice. Le religieux naît pour conjurer la violence sociale et il s’investit d’abord dans le sacrifice d’un bouc émissaire, affirme en ce sens René Girard ; lequel souligne la singularité du christianisme d’avoir dévoilé l’innocence des victimes ainsi persécutées, nous forçant à découvrir le mal non seulement chez les autres mais aussi bien en nous (Le bouc émissaire, 1982). La singularité du christianisme paraît cependant bien davantage d’avoir nettement rejeté l’idée d’un partage du monde entre le Bien et le Mal, opposant frontalement le Diable et Dieu, comme s’ils étaient de forces comparables. Le christianisme n’a pas nié le diable mais il a refusé d’en faire un autre Dieu.

De nos jours, le Diable n’est qu’un mythe pour beaucoup. Un être imaginaire qui quelque part fait encore un peu peur sans doute et dont la figure n’a pas perdu tous ses atours terrifiants. C’est que, nous voudrions le montrer, la figure des démons est portée par l’élan d’une parole nécessaire, dès lors que nous interrogeons immédiatement le sens, la réalité du monde. De ce point de vue, il serait sans doute illusoire de croire que le Diable, pour ne plus désigner un ange déchu, a disparu de nos sociétés. Un démon désigne tout à la fois notre peur et notre refus du mal. La figure qu’il peut acquérir, comme la peur qu’il peut inspirer, sont l’horreur même que nous devinons dans le monde. De sorte que – c’est un jour sous lequel on le considère rarement – l’image du démon permet de retourner le monde contre lui-même. Le Mal ouvre la perspective d’une victoire. La mort ouvre la possibilité d’une issue ou d’un rachat. Où le Mal n’est pas reconnu ne peut apparaître la possibilité d’un Sauveur. De nos jours, beaucoup diront sans doute qu’il est difficile ou ridicule de croire à cet être tout mythologique qu’est le Diable. Ne pas y croire sous une forme ou une autre cependant est peut-être plus difficile encore !

Nous développerons tout ceci à travers deux principales rubriques : I – Le monde sinistre & II – le principe du mal.

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Sommaire :

I – Le monde sinistre

A) La sorcellerie

Ensorcellements. Tueurs en série. La figure du sorcier. Son imprécision essentielle. La chasse aux sorcières. Les persécutions. La Question. Origine des sorcières. Autosuggestion ? Le chamanisme.

B) Les démons

D’innombrables peurs à nommer. Panique. Horreur ontologique. Le démon de Socrate. Le démon individuel. Le démon intercesseur et ange gardien. Visions de l’âme. Les dieux d’Amérique centrale.

II – Le principe du mal

A) Le dieu féroce

La cruauté divine. Le manichéisme. Zoroastre. Manès. Les Gnostiques. Rejet du dualisme par le christianisme.

B) Histoire du diable

Dans l’Ancien Testament. Au Moyen Age. Le diable romantique. Peut-on croire à Dieu sans croire au diable ? Le procès en sorcellerie ou l’intimation à croire. Chasses aux sorcières. Le diable comme agent de certitude. Saint Augustin.

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Michael Pacher  Saint Wolfgang et le diable (vers 1480)