1. 2. L’Etre

De l’Etre, il n’y a rien à dire ! Cette découverte fut importante dans l’histoire de la pensée. De l’Etre en lui-même il n’y a rien à dire, de sorte que de lui on ne peut guère finalement traiter qu’en présentant les débats qui se nouèrent à son propos au cours de l’histoire de la philosophie.

Il convient donc de prévenir d’emblée le lecteur du caractère aride de ce qu’il va lire. Il convient aussi bien de dissiper la crainte qui pourrait lui poindre d’avoir à examiner l’histoire de la philosophie dans son ensemble pour appréhender la question de l’Etre. Très vite, en fait, les solutions possibles concernant la caractérisation de l’Etre ont été reconnues. Pratiquement toutes se laissent deviner dans le Parménide de Platon, dont il nous suffira ci-après de suivre les deux premières hypothèses et qui paraît, à cet égard, être l’un des textes les plus fondamentaux que les Grecs nous aient légués. Car la question de l’Etre, telle que Platon l’a posée, n’engageait pas moins que le statut de l’absolu pour la pensée et, partant, concernait la légitimité ultime que toute pensée peut revendiquer. Il est séduisant de considérer que le destin de la pensée occidentale s’est joué là.

L’Etre cependant n’est pas l’absolu et nous n’épuiserons pas ce dernier en traitant du premier. Mais rien mieux que l’Etre n’amène à considérer l’absolu en tant qu’idée. L’idée d’Etre fournit en effet la matrice de toute pensée de l’absolu.

L’Etre pourtant est impensable. Face à lui, la pensée est-elle donc tenue de s’arrêter au bord de l’absolu qui la déborde ? Cela signifierait qu’elle ne peut, dès lors qu’elle prétend atteindre à quelque fondement d’elle-même, qu’être reconduite au mystère de l’Etre inclus dans la moindre présence, dans la moindre chose (voir 1. 1.). Derrière chaque étant, l’Etre se tiendrait comme caché et ne pourrait être appréhendé que comme une inassignable différence – ce “loin insaisissable” des choses, dont parle Rilke (Sonnets à Orphée, 1922, II, XX).

Ou bien, faut-il s’en tenir au discours raisonné, sinon en donnant l’absolu qui miroite dans l’Etre pour un mirage, au moins en le considérant au titre d’une simple idée, demandant, comme toute idée, un développement ? Toute la question de l’Etre est là. Il est différentes manières d’y répondre. Mais il est à peu près impossible de ne pas retrouver à son égard ces deux approches ; l’une conduisant à n’appréhender l’absolu que de manière respectueuse et négative – puisqu’il est de lui-même inaccessible. Et l’autre qui parie sur l’étalement possible de l’Etre dans le discours.

Dans le premier cas, en fait d’Etre, c’est le substantif qui est considéré. Tandis que selon l’autre approche, dont Aristote fournit sans doute la meilleure illustration, être n’est qu’un verbe.

Formuler le débat entre ces deux approches, néanmoins, n’est pas le résoudre. Ce n’est pas adopter quelque point de vue supérieur qui permettrait de l’évacuer. De sorte qu’il faudra finalement nous arrêter aux perspectives qu’offrent deux pensées de l’Etre qui représentent chacune la radicalisation de l’une et l’autre approche. Ces pensées sont celles de Heidegger et de Hegel. Volontairement, nous présenterons celle de Hegel en dernier pour montrer que, pour venir historiquement après lui, Heidegger ne « dépasse » nullement Hegel, comme une conception naïve de l’histoire des idées pourrait inviter à le croire. Heidegger rend compte à sa façon du point de vue hégélien. Mais de ce dernier point de vue, aussi bien, Heidegger n’apporte rien de nouveau. Répétons-le, il y a là un débat qui n’est pas tranché. Ce qui, au delà, nous obligera, pour continuer à traiter de l’absolu, à considérer des thèmes tels que l’amour, le silence, la croyance, etc., qui relèvent tous non pas tant d’une démarche conceptuelle délibérée que d’une volonté de saisir, au sens propre, l’absolu.

Trois temps marqueront notre exposition : I – L’Un ; II – L’Un et le multiple ; III – L’histoire de l’Etre. Soit, 1) l’Etre saisi dans son concept, 2) la question de la multiplicité des êtres et 3) l’Etre comme objet de discours.

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I – L’Un.

A) Etre et pensée

Parménide d’Elée. L’illusion du multiple. Etre et vérité. Le Parménide de Platon. La première hypothèse du Parménide.

B) La théologie négative.

Plotin. Damascius. L’ivresse du vide de l’Un. Denys l’Aréopagite. Affirmation du mystère divin. Le thème des Ténèbres divines et l’idée selon laquelle plus on s’efforce de comprendre Dieu et moins on le comprend. L’influence de la Théologie mystique sur la conception des cathédrales. Dieu sans idole.

II – L’Un et le multiple

A) L’Un comme principe

Refus de la deuxième hypothèse. L’Un comme principe de toute chose.

B) Le non-être

Le Sophiste de Platon. Le problème du faux. Penser est exclure. Rien n’existe ! Le non-être comme valeur de différenciation.

 III – Histoire de l’être

A) Aristote. Les catégories.

De Platon à Aristote. Liste des catégories. La substance, catégorie première. L’être n’a trait qu’au discours. La liste des catégories est-elle solidement déduite ? Est-elle complète ? Brentano. Pierre Aubenque. L’inachèvement nécessaire de la réflexion aristotélicienne. Nos idées dépendent-elles de notre grammaire ? La pensée dépend-elle de la langue ? Les catégories que distingue Aristote sont-elles universelles ? Benjamin Whorf. La pensée  est-elle conditionnée par la langue dans laquelle elle s’exprime ? La vérité est indéfinissable.

B) Heidegger. Être et temps.

Jargon et traduction. L’homme comme Dasein. L’analytique existentiale. Les existentiaux. Critique heideggerienne du cartésianisme. L’humeur. La Stimmung. Objectivité de l’affectivité. La temporalité. La différence ontologique. Le retrait de l’être. La vérité comme aléthéia ou dévoilement. Jacques Derrida. La fin du langage. La différance. La déconstruction.

C) Hegel. Science de la logique.

La logique de l’être. Etre et néant. Le devenir. L’être comme quantité. En pensant les choses en soi, nous ne pensons rien. Etre et pensée.

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