1. 7. Le fanatisme

De nos jours, le fanatisme fait l’objet d’une très large condamnation, en même temps que d’une certaine fascination, tant l’on peine à comprendre son appétit de destruction, sa soif positive de détruire qui semble dépasser le simple ressentiment ou le pur dérèglement pulsionnel. Certes, on peut concevoir que le dérèglement des passions menace toujours la fragile raison de l’homme ; que la croyance en un idéal, religieux ou politique, peut servir la cause du fanatisme dès lors que l’enthousiasme s’en mêle et teinte bientôt la foi d’une mélancolie funeste. On peut expliquer le fanatisme par des mobiles tout extérieurs à la foi qui l’anime. On aura sauvé la foi ainsi mais il n’est pas sûr qu’on aura vraiment cerné la réalité du fanatisme, dont le propre est d’être vécu comme un drame ontologique face à ce qui n’a pas le droit d’être. C’est que d’elle-même la foi n’est pas certitude. Elle y aspire. C’est là son idéal, en même temps que son possible dérèglement. Dans le fanatisme, la croyance est devenue une passion et l’enthousiasme qui dès lors veut consolider la foi peut aussi bien la pervertir en en précipitant la certitude ; en la dramatisant.

Ce qui est déterminant dans le fanatisme n’est pas tant que sa certitude soit devenue l’objet d’un enjeu si essentiel que tout doit lui être sacrifié, c’est que le fanatique soit convaincu que la vérité pour laquelle il combat ne dépend pas de lui et est plus élevée que tout. Toutefois, il est sans doute très rare que le fanatisme soit aussi « pur ». La plupart du temps, le fanatique n’est pas exempt de doutes quant au sens et au bien-fondé de son engagement, de sa foi et le fanatisme est ainsi plus proprement, non pas tant un combat au nom d’une foi que pour atteindre une certitude, pour la faire exister et vivre. En ce sens, il est fréquent que le fanatisme corresponde à un évitement de la réflexion, c’est-à-dire au refus de toute situation où nous trouvant face au monde nous aurions de notre propre et seul fait à le déterminer, au profit de l’action. Et c’est justement parce qu’il évite cette attitude réfléchie que le fanatisme n’attend pas de raisons pour passer à l’acte mais vise à donner immédiatement un sens au monde. L’idéal qu’il défend sera soit très vague (une refondation totale de la société par exemple), soit irréfléchi (la défense d’un dogme religieux ou d’une tradition pour eux-mêmes, c’est-à-dire parce qu’ils sont un dogme ou une tradition). Il pourra, extérieurement, paraître tout à fait dérisoire ou absurde et le fanatisme pourra même se passer d’un idéal nettement formulé. C’est que le fanatisme ne lutte pas pour faire valoir une idée en tant que telle. Au fond, il n’est pas guidé par des idées. Le fanatique recherche une situation de sacrifice où sa certitude sera pleinement mise en jeu, introduisant l’absolu dans la simple vie et révélant proprement sa puissance et sa nature à travers un acte suspendant tout – soi-même et les autres. C’est ainsi que pour le Tchen de la Condition humaine d’André Malraux (1933), le terrorisme est le sens même de la vie. La possession complète de soi.

Notre intention sera ainsi d’appréhender le fanatisme comme un mode d’investissement de la certitude. Nous le verrons à travers deux principales étapes : I – Les racines du fanatisme & II – La passion de la certitude. Du fanatisme, nous aurons à envisager les manifestations les plus extrêmes en même temps que les racines les plus benoîtes. De pures abominations seront évoquées à côté d’attitudes et de spéculations beaucoup plus bénignes. Il convient donc de souligner d’emblée qu’il ne s’agit nullement là de condamner celles-ci en laissant soupçonner qu’elles conduisent infailliblement aux premières. Car le fanatisme ne peut sans doute désigner à lui seul un comportement particulier et pour expliquer les actes qu’on lui impute, il faudrait mettre en jeu bien d’autres attendus. Les mythes (voir 1. 12.), la démonisation d’autrui (voir 1. 13), l’héroïsme (voir 4. 2. 14. et sq.) devraient notamment être convoqués au service d’une psychologie des actes fanatiques. Il en ressortirait que le fanatisme ne peut être considéré comme un mobile en soi mais est une orientation de pensée où s’agrègent en un faisceau différents vecteurs de certitude.

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Sommaire :

I – les racines du fanatisme

A) Le fanatisme aux limites de la conviction religieuse

Foi et fanatisme. Position du Concile de Trente. Le fanatisme référé à un mobile extérieur à la croyance.

B) L’enthousiasme

Critiques de l’exaltation religieuse. Locke. L’enthousiasme comme travers du langage. Mélancolie fanatique. Le fanatisme selon les Lumières. Panique. Valorisation de l’enthousiasme. Les communautés charismatiques. Des communautés soudées par l’enthousiasme. De la foi comme activité de loisir…

II – la passion de la certitude

A) La passion de la destruction

Un drame ontologique. Le catéchisme révolutionnaire. La secte des Assassins. Un idéal n’a pas besoin de causes ni la conviction de raisons. Les stratégies du terrorisme. Une recherche en responsabilité collective. La prise d’otages. Procès inquisitoriaux. La destruction comme purification. Charles de Condren. Positivité du fanatisme ?

 B) Le nihilisme

Le nihilisme russe. Nietzsche. L’illusion nihiliste.

C) Le sacrifice

Anthropologie du sacrifice. Le Potlatch. Sacrifices d’enfants. Le sacrifice comme rupture.

Li Zhensheng - Copie

Li Zhensheng. La Révolution culturelle.