1. 8. L’interdit

Dès que l’on parle d’interdit, on s’attend désormais de nos jours à entendre parler de désir. Et, à cet égard, les choses sont assez claires. Même si l’on ne va pas forcément jusqu’à vouloir totalement interdire d’interdire, en crédite en général le désir d’une forte positivité, que rien ne devrait vraiment arrêter, sinon les nécessités de la vie en commun.

Cette positivité du désir, conçoit-on également, ne va pas sans un acte d’affranchissement par rapport aux interdits. Se libérer est nécessaire pour reconnaître nos désirs sans mauvaise conscience ni culpabilité et en faire un usage raisonnable. C’est là l’ethos de notre époque, auquel la psychanalyse n’aura pas peu contribué. Le désir passe ainsi pour ce qui nous est le plus propre et ce qui est le plus libre en nous. Il nous apportera le bonheur – on dit aussi bien « l’équilibre » – si nous savons à la fois l’écouter et en régler l’usage. En regard, nous devrons bien respecter quelques interdits, qu’on concevra d’ailleurs propres à chacun. Mais ceux-ci, s’ils sont respectables, n’ont rien d’impérieux. Pourquoi avoir peur de nos désirs ?

Autant en prévenir d’emblée, ce qu’on va lire ci-après aboutira à des conclusions sensiblement différentes. Il invitera à se demander si cette vision du désir qu’on vient de décrire ne compte pas parmi les plus puissantes illusions de notre temps : croire que le désir nous est propre et qu’il naît librement de nous plutôt qu’il ne se forme dans l’imitation d’autrui. Croire que le désir a des vertus révolutionnaires, libératrices, plutôt que reconnaître en lui le premier vecteur de reconduction de la société comme elle va. Croire, surtout, que nous n’avons plus guère d’interdits.

Force sera alors de se demander à quoi peut bien servir cette vision contemporaine et toute pacifiée des désirs ? Dans des sociétés qui consacrent des fortunes aux techniques de suggestion commerciale, à quoi peut donc bien servir d’insister sur la spontanéité désirante de chacun ? Alors que notre destin est ballotté au gré de contraintes économiques massales et répond d’abord à des déterminations statistiques, à quoi peut bien servir cette conviction de vivre dans un monde marqué par l’individualisme désirant ? Ne s’agirait-il pas là finalement de nouveaux interdits ? Une façon de développer une certitude du monde ?

Nous allons en discuter, à travers deux étapes : I) Prohibitions & II) les interdits à l’origine de l’ordre social.

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Sommaire :

I – Prohibitions

A) Les tabous

Faute, péché et tabou. Un monde clair. La peur de ce qui est nouveau. Explication rationnelle ou pratique des interdits. Freud. La transgression institutionnelle. L’hérésie. Son caractère contraignant. Le carnaval. L’interdit comme censure d’un désir.

B) Le tabou de l’inceste

Différents types d’explication.

II – les interdits à l’origine de l’ordre social

A) Les règles de la parenté

Le vocabulaire de la parenté. Parenté et stratégies d’alliance. Le matriarcat. Claude Lévi-Strauss. L’échange généralisé. Alliance et filiation. La société entre nature et culture. La fonction créatrice des interdits. L’institution de la culture.

B) Le totémisme et l’ordre du désir

Histoire du concept. Freud. La horde primitive. Lévi-Strauss. Un enjeu fondamental. D’un gigantesque leurre de la pensée contemporaine. Le totémisme comme système de classification. Sémantique de la certitude. De la formation de savoirs immuables et indiscutés. La violence et le sacré.

 lintrigue-1890

Les masques de carnaval de James Ensor. L’intrigue, 1890.