2. 4. La matière

Il n’y a pas de matière ! Nous le verrons, il est tentant de prononcer une telle assertion dès lors qu’on examine le concept de matière d’un peu près. Sachant que dire qu’il n’y a pas de matière ne signifie pas qu’il n’y a rien hors de nous ; encore moins que tout est fait d’esprit. Cela souligne en revanche que ce qui est extérieur à nous n’est pas à ce point distinct de nos représentations, de nos investigations, pour que nous puissions croire observer le monde sous sa réalité première, dans sa pure matière. Certes, nous pouvons être tentés de croire que nous percerons un jour le secret de la matière et que nous verrons ainsi le monde en soi. Mais nous pouvons également considérer le chemin d’ores et déjà parcouru à cet égard, pour reconnaître que, sur la matière, nous en savons déjà beaucoup et l’essentiel sans doute : que nos investigations ne la créent certes pas de toutes pièces mais qu’elles ne nous font pas davantage découvrir une réalité première totalement indépendante des manières dont nous la questionnons et dont nous pourrions dès lors nous contenter d’enregistrer les caractères. Qu’il n’est rien hors de nous qui puisse rendre compte de nous, en d’autres termes. Tout simplement parce que, sans nous, il n’est rien hors de nous ! Si l’on s’en convainc, il y a deux solutions : 1) dire que la vraie matière nous demeure et doit peut-être nous demeurer cachée ; 2) admettre que l’idée de matière est assez illusoire.

Nous avons commenté ailleurs la première solution, en soulignant quelle contradiction il y a à parler d’une réalité cachée (voir 2. 1.). Ne reste donc que la seconde solution : le concept de matière est illusoire, ce qu’on ne peut toutefois accorder sans d’importantes réserves. Car l’idée de matière est incontournable. Qu’on le veuille ou non, il est impossible de penser sans elle. Que des systèmes de pensée élaborés aient pu l’ignorer et que les démarches courantes des savants puissent facilement se passer d’en approfondir le sens n’infirment pas ce constat.

Une fois posés les principes d’une investigation objective et organisée des phénomènes, l’idée de matière accompagne inévitablement le développement de la pensée scientifique, dont elle traduit le réductionnisme, c’est-à-dire la volonté de réduire les phénomènes à leurs déterminants premiers et communs. Sous ce jour, la matière est un concept fécond sans doute, dont nous verrons ci-après quelques-unes des incessantes redéfinitions. Et c’est un concept véritablement scientifique.

Philosophiquement, en revanche, l’idée de matière pose davantage de problèmes. Et le matérialisme, pour le dire vite, peut paraître assez inutile, s’il consiste à admettre qu’un jour la science nous donnera la matière : c’est-à-dire ce qui nous forme à l’instar de tout ce qui est, nous explique et ce qui rendra compte également dès lors du fait que nous ayons pu être si longtemps restés sans le voir. Ce qui revient à attendre que la science finisse par délivrer un jour une parole, un sens, qui n’aient rien d’humain. Sauf à attendre cela, en effet, il faut bien reconnaître que le programme du matérialisme ne peut finalement être, à l’inverse de ce qu’il vise, que de réduire l’esprit à l’esprit. Puisque l’esprit reste finalement maître de définir ce qu’est la matière.

Cela, un certain nombre de choses nous empêchent néanmoins de le reconnaître et d’abord le fait que la matière est un concept polémique. Car, nous qui nous jugeons si facilement postmodernes, pensons toujours, comme au XVIII° siècle, que s’en prendre au matérialisme revient indirectement à affirmer l’existence de Dieu, de l’âme, ou de quelque immatérialité qui échapperait au monde. Et, de fait, c’est assez exactement ce que sous-entendent beaucoup de ceux qui s’en prennent au matérialisme ! Mais nous ne sommes pas assez attentifs alors à ce que nous entendons polémiquement par matière – non pas la recherche de ce qui est, comme si ce que nous savons être n’existait pas vraiment mais de ce qui explique ce qui est. Un principe, donc. Et non pas une matière !

Qu’on le veuille ou non, en effet, on entend par matière un principe d’explication et d’investigation plutôt qu’une réalité. Et c’est ainsi, de manière privilégiée, dans la quête de la matière que l’esprit se réduit à ses propres principes. Et ceci, tout particulièrement, alors que ses constructions s’effondrent face à la réalité et alors que ce qu’il pensait être sûr de pouvoir déduire s’évanouit à l’épreuve des faits. En ce sens, l’histoire de la science de la lumière, à laquelle nous consacrerons d’assez longs développements, est certainement l’une des plus fascinantes aventures spirituelles de l’humanité. En fait de matière, l’intelligence est sommée de produire sa propre extériorité. Et, en ce sens, c’est l’une des plus vives épreuves intellectuelles sans doute que d’affronter l’épaisseur du monde, car c’est alors précisément que la spéculation ne suffit pas. C’est face à une matière que le travail est le plus nécessaire et que travailler est ce qu’il y a de plus spirituel.

Une telle prise de conscience fut tardive, cependant. Loin de le précéder, elle accompagna le développement des sciences de la matière. Ainsi, alors qu’à partir de la deuxième moitié du XIX° siècle, la physique put croire qu’elle avait vaincu la matière à travers l’idée d’énergie, au même moment, l’art commençait à céder à la fascination pour l’autonomie épaisse, brutale des matières.

En physique, tout fut finalement rapporté à des interactions. Mais il restait, il reste toujours, la masse ; capable de plier, d’absorber l’univers. A ce stade, elle est l’extériorité même. De sorte que si d’aucuns, de nos jours, entendent réduire toute réalité physique à l’information, dont matière et énergie ne seraient que les effets secondaires, on peut se demander si une telle approche – au-delà de son intérêt et de ses mérites, bien entendu – n’est pas, encore une fois, par trop immatérielle. Si elle n’est pas vouée à buter, elle aussi, sur ce que le monde a de plus matériel : sa fragmentation en réalités discontinues, la distribution discrète de ses éléments, qui se donnent, à ce stade, comme irrémédiablement contingents.

Toutes ces idées, succinctement évoquées ici, devraient s’éclaircir à l’issue d’un parcours qui nous conduira à examiner successivement : I) le matérialisme ; II) la conquête de la matière et III) la matière élémentaire.

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Sommaire :

I – Le matérialisme

A) Entre forme et résistance

Un concept tardif. Sans l’idée de matière, le monde est sans consistance. La lente découverte de l’épaisseur des choses. Art et matière. Cézanne. Le matiérisme. Le fantasme d’un art informel. Une autonomie réelle de la matière ? Aristote. La matière n’a de sens que par rapport au changement. Elle est cela même qui devient. La matière s’enracine dans la forme. La matière première. Une matière incorporelle.

B) Le matérialisme

Influence de l’atomisme. Influence du cartésianisme. Le libertinage. Différents sens du terme. Le libertinage frondeur des nobles. Le libertinage érudit. Le naturalisme libertin. Giordano Bruno. Le monde se suffit à lui-même. La matière comme principe de réduction du supérieur à l’inférieur. Le réductionnisme. La contradiction du matérialisme. Lénine. Quel enjeu est porté par le matérialisme ? Science et matérialisme.

C) La matière comme travail.

La matière comme résistance. Le travail à la rencontre de la matière. Le matérialisme dialectique. La forme fait surgir la matière. L’analyse chimique. La chimie du parfum. La pureté est une œuvre.

II – La conquête de la matière

A) La lumière

La difficulté de distinguer une chose de son image. Deux théories de la vision qui s’affronteront pratiquement jusqu’au XVII° siècle. L’atomisme antique. Les simulacres. La théorie de l’émanation. Comme l’objet, l’image doit être une. Un frein pour le développement de l’optique. Kepler. Le stigmatisme. Descartes. La première théorie moderne de la lumière. La lumière n’est pas une substance mais l’effet d’une vibration. Descartes donne à la lumière une vitesse infinie. Les ”espèces intentionnelles”. Explication cartésienne de la vision. La chambre noire. De la chambre obscure à l’appareil photographique. Son utilisation par les peintres. Le rapprochement tardif avec l’œil. L’invention des lunettes et du télescope. La lumière réduite à un mouvement. Premières formulations du débat entre nature corpusculaire ou ondulatoire de la lumière. Huygens. Le modèle ondulatoire. L’Ether, ou comment peut s’imposer une idée impensable. Newton. Le modèle corpusculaire. Le problème des lames minces.

B) La couleur

La couleur : un effet provoqué par la nature même des choses. Longévité de l’explication aristotélicienne des couleurs. La couleur, effet de la lumière divine lancée à travers la matière. Une difficulté. Avec Newton, les couleurs ne sont plus qu’un effet de la lumière elle-même. Les couleurs tiennent à la manière dont les rayons lumineux sont réfractés dans l’Ether. La lumière n’est plus pure et les couleurs n’appartiennent plus aux choses. Les romantiques contre Newton. Goethe. Identification de la lumière à l’esprit. Schopenhauer. L’optique physiologique. Wittgenstein. La couleur n’est pas sensible.

C) La fin de l’Ether

Faveur de la théorie ondulatoire au XIX° siècle. L’expérience des fentes de Young. Fresnel. Le modèle ondulatoire devient général en physique. L’Ether, encore et toujours… La notion de champ. L’idée de champ : l’espace n’est pas indifférent aux choses qui l’occupent. Oersted, Faraday et Maxwell. Ontologie du champ. Maxwell. La lumière ramenée à l’électro-magnétisme. L’Ether, suite et fin. L’un des plus étonnants concepts de l’histoire des idées. L’expérience de Michelson & Morley.

III  - La matière élémentaire

A) Masse et énergie

Le phlogistique. Origine du terme “énergie”. La conservation de l’énergie. Le premier principe de la thermodynamique. Au tournant du XX° siècle, l’énergie remplace la matière. L’énergétisme. La très étonnante physique relativiste de Boscovich. Le retour de la discontinuité. Le rayonnement du corps noir. Einstein. L’effet photo-électrique. Naissance de la mécanique quantique. La découverte de la masse. La notion de densité. Définition classique de la masse. L’effet de marée.   

B) L’attraction universelle

Découverte de la loi d’attraction universelle. Ambiguïté du concept de force. Le retour des forces occultes. Kant. La force de répulsion. Déisme et vitalisme. Succès expérimentaux. Nature exacte de l’attraction ? Comment cette force peut-elle se matérialiser ? Le plus grand malentendu de l’histoire des sciences ? La solution einsteinienne. Equivalence de la masse inertielle et de la masse gravitationnelle. E=mc2. La matière comme intensité d’un champ.

C) Un monde d’interactions

Les quatre interactions fondamentales.

                        1) L’interaction forte

                        2) L’interaction faible

                        3) L’interaction électromagnétique

                        4) La gravitation

En l’absence d’une unification des quatre interactions fondamentales, le fait de la masse demeure premier en physique. Notre science n’atteint pas la matière première. Antimatière et trous noirs. Des molécules identiques mais de charge opposée. Le monde en miroir. Les trois symétries fondamentales. Une vieille idée. Voyages à travers les trous noirs. De la masse comme destin. Ce que recouvre le concept d’élémentarité. Le boson de Higgs et les théories des cordes. Le vide. Visions antiques. Au Moyen Age, les autorités religieuses soutiennent le vide. Galilée, Torricelli et Pascal. Une dispute de mot. Quand la mythologie du progrès scientifique joue à plein… La science semble au total avoir plutôt disqualifié l’idée de vide mais sans vraiment s’en rendre compte… Aristote et Descartes. Actualité de la physique de Descartes. Toute matière se ramène à l’étendue.

David Bomberg Ronda, Summer

David Bomberg  Ronda, Summer, 1935.