Du monde clos à l’univers infini (2. 5. 2./ 2. 5. 17.)

L’objet de cette section est d’interroger le concept de nature, particulièrement à travers l’avènement de la science moderne, laquelle provoqua le passage d’une conception du monde plaçant la Terre au centre de tout à celle d’un univers sans limites et d’un monde sans bords. Ce basculement intellectuel, cependant, considéré à juste titre comme une avancée majeure dans l’histoire de l’humanité, ne fut pas vécu comme un événement, tant le retournement fut lent, longtemps indécis et tant il modifia peu immédiatement, contrairement à ce que l’on pourrait croire, les conceptions traditionnelles de la Nature.

Un jour, on conçut que notre monde n’est probablement qu’un parmi une infinité d’autres, naissants et disparaissants. L’univers passa alors pour être d’une immensité effroyable et notre monde essentiellement limité, soumis à un destin physique irréversible. Alors la fin du monde put être scientifiquement pensée. Alors la Terre devint l’objet d’une science particulière, en même temps que s’imposa l’idée que la nature nous est un environnement aux ressources limitées. Pourtant, cela n’était pas inscrit dans les premiers développements de la science moderne.

Il convient donc de se déprendre d’une vision un peu trop simple de l’histoire des idées, voulant que la révolution copernicienne ait provoqué un basculement culturel général et total. Avant l’affirmation de la science expérimentale, on entendait généralement par Nature un cosmos ordonné au sein duquel l’homme et la Terre occupaient les meilleures places. Mais cela, contrairement à ce que l’on croit souvent, la science moderne naissante ne le remit pas directement en cause. Au contraire, les premières observations qui mirent à bas le système astronomique de Ptolémée furent souvent interprétées dans le contexte d’une nature encore toute puissante, divine et magique.

La science moderne ne s’affirma pas contre ces conceptions traditionnelles de la Nature mais contre la science issue d’Aristote, dans la mesure même où celle-ci se fondait sur des observations que l’on pouvait prendre à défaut. Aristote avait ôté à la Terre et à l’homme toute place réellement privilégiée dans le monde. Pour lui, en effet, il n’y avait pas de continuité entre les mondes sub et supra lunaires. Pas d’âme du monde se reflétant en chaque être, ni Providence veillant sur les hommes. C’est par accident que la Terre est au centre de l’Univers, allait jusqu’à écrire Aristote. De sorte que plutôt qu’un rejet pur et simple d’Aristote, la science moderne ressemblera d’abord à un aristotélisme mathématisé. Ce qui la conduisit vite à revoir complètement ses principes d’explication et ses observations. En regard, les conceptions de la Nature ne définissaient pas une doctrine particulière, solidement étayée et que l’on pouvait aussi clairement réfuter.

L’effondrement du cosmos a été une affaire métaphysique bien plus qu’une conquête scientifique. Il a d’ailleurs précédé les grandes découvertes de la science moderne. Ceux qui précipitèrent cet effondrement, un Giordano Bruno, un Marsile Ficin, ne faisaient que suivre Nicolas de Cues, lequel avait le premier transformé la mystique de l’Etre, celle de l’Un insondable, en une mystique de la Nature. Nicolas de Cues, en effet, saisissait Dieu dans le monde, qu’il percevait dès lors comme infini. Par rapport à la tradition médiévale qui affectait de mépriser le monde, la nature en recevait une consécration toute nouvelle. Mais ce que le Cusain favorisa directement ainsi, ce fut le renouveau du syncrétisme magique et nullement l’apparition d’une science nouvelle. Bruno en ce sens n’a fait que rendre le monde infini et divin, loin de concevoir un monde de faits, indépendant des valeurs qui peuvent lui être attachées. Malgré les avancées de la science moderne, la Nature demeura ainsi ce qu’elle avait toujours été : moins un concept qu’une façon de voir le monde.

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Si Aristote a été l’un des premiers à définir la Nature comme un concept, ce dont plusieurs civilisations n’ont pas eu d’équivalent, cela ne signifie cependant pas que ces dernières ignoraient les modes d’intellection du monde que l’on peut généralement rattacher à l’idée de nature. Car la nature est moins un concept qu’une manière non pas seulement de voir le monde mais de l’investir de valeurs, de principes, qui permettent d’envisager notre propre réalité en son sein. Par nature, il faut en effet entendre les différentes manières singulières de comprendre le monde au sein duquel nous existons et donc finalement le sens de notre existence – c’est ainsi que l’Antiquité, des présocratiques à Lucrèce, a produit nombre de traités sur la Nature, sans prendre la peine de définir précisément celle-ci.

Aux conceptions de la nature se rattachent notamment les jardins, aussi bien que les miniatures ou les maquettes – tout ce qui reproduit le monde à notre échelle et nous en permet comme la possession. Car immédiatement, comme nature, le monde est jouissance. Or si ces visions ont connu des mutations importantes – le sens premier des jardins, ainsi, s’est perdu au fil de leur histoire – ceci n’est pas directement imputable à la science moderne.

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Les jardins de Villandry.

La Nature, c’est le monde mis en principes et exhibant ses valeurs. C’est le monde saisi dans ses valeurs, plutôt que découvert en lui-même. C’est ainsi que le monde livré au hasard des atomistes antiques définit encore une Nature, car il n’est pas sans principes d’ensemble expliquant chaque être en vérité et justifiant chaque événement. La Nature désigne le monde dans sa vérité propre et c’est leur nature qui donne leur valeur et leur vérité aux choses. De là, la dépréciation du factice, de l’artifice et de l’artificiel, aussi vivace de nos jours qu’auparavant – pensons à nombre de lieux communs de notre époque : le rejet a priori du plastique et la valorisation tout aussi de principe du bois, la préférence pour une cuisine naturelle qui apprête peu les mets, l’éloge de tout ce qui est spontané, etc. La nature est ordre. Elle fixe les rapports vrais entre les choses ; entre les hommes et les choses et, finalement, entre les hommes eux-mêmes. Si chacun ne s’écarte pas de sa nature et conserve ainsi intacte sa vertu, est-il besoin d’un gouvernement ? demande Tchouang-Tseu. Les hiérarchies sont naturelles et pour que les hommes ne s’écartent pas de leur nature innée, poursuit-il, l’idéal serait de laisser le monde à lui-même, sans le gouverner. Il faut se tenir paisiblement dans les limites de sa nature et de ses dispositions originelles.

Tout cela risque fort de surprendre le lecteur moderne, qui entend surtout par Nature le monde que l’homme n’a pas (encore trop) transformé. A travers l’idée de nature, nous pensons désormais notre propre altérité – ce qui nous échappe (la nature, vierge des visées humaines et plus puissante qu’elles), en même temps que ce dont nous pouvons nous défaire (lutter contre sa propre nature : on n’est pas comme l’on naît mais on le devient). Pourtant, si on limite la nature à cette double altérité, il est impossible de véritablement comprendre, à notre époque, le respect pour la nature, la nécessité clamée de la sauver des entreprises humaines dévastatrices, la volonté de se mettre à son écoute. Autant de revendications qui nous semblent foncièrement modernes et qui sont profondément archaïques, ancrées dans des visions qui saisissent immédiatement le monde comme un cosmos dont nous fixons, sans nous en rendre compte, nous-mêmes les valeurs. Nous sacralisons et rendons intouchable une nature dont nous sommes pourtant maîtres de la définition. Car la nature n’a rien d’objectif en elle-même. Elle est une manière de voir, de saisir le monde. Mais c’est précisément ce que nous nous interdisons de penser – peut-être plus fortement aujourd’hui qu’auparavant !

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Fragonard. Les jardins de la Villa d’Este à Tivoli.

A partir du milieu du XVIII° siècle, on s’efforça (on s’efforce toujours) de composer savamment des jardins… « naturels ». Les jardins avaient toujours voulu capturer et enclore la nature. Mais l’idée attachée à cette dernière commençait à changer. Elle désignait désormais ce qui ne porte pas ou peu la marque des hommes. Et, bien sûr, composer un espace « naturel » (comme y ménager des friches de nos jours) représente un comble de factice, une absurdité. Pourtant, la contradiction ne fut guère perçue. Cette nature que l’on recherchait, indemne des visées des hommes, était vue comme une réalité, non comme une idée. Il était donc légitime de tenter de la saisir, de la capturer en tant que telle. Nous-mêmes ne trouvons pas paradoxal de définir, au nom de la nature et de sa défense, tout un ensemble de mesures devant désormais encadrer et guider nos actions. Comme si cela pouvait conduire à autre chose qu’à préserver la nature telle que nous la concevons et la voulons ; de manière inévitablement inefficace puisqu’il n’y a pas d’accord commun sur une nature conçue et voulue.

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Mariele Neudecker. Paysages de substitution.

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Ouvrir/télécharger le texte (Nouvelle édition 190 pages) : Le Vademecum philosophique. La nature I.

Sommaire :

I- Le concept de nature

A) La phusis

La nature renvoie à ce que sont les êtres en vérité. Leur changement dévoile la nature des choses.

B) Le naturel et l’artificiel

L’art est le contraire de la nature. 1) Le naturalisme : le monde présente un ordre naturel qui doit être respecté en tant que tel. 2) La nature est la seule vérité. L’action humaine ne peut faire mieux que la nature. Elle doit se mettre à son écoute. Condamnation du plastique. L’idée de nature est floue mais cela ne gène guère son emploi car une valeur s’attache immédiatement à elle.           

II – Le cosmos

A) Représentations antiques du monde.

Le cosmos des Grecs. Le monde est clos et fini. La Terre au centre du monde. Plate ou ronde ? Le monde stoïcien. L’éther. La révolution copernicienne. De certaines idées reçues.

B) Le microcosme

D’un certain enfantillage de la pensée. L’exemple du Tao. Un mode de pensée pauvre, ne se développant qu’au gré d’une curiosité recherchant surtout le pittoresque. Pensées microcosmiques de la Renaissance. Paracelse. Hermès Trismégiste. Marsile Ficin. L’homme au centre de la nature. La plus satisfaisante des connaissances. La nature est d’abord le monde réduit à la mesure de l’homme.

C) L’art des jardins

Un jardin est toute la nature. Jardins chinois. Jouir immédiatement de la nature. L’art, révélateur de la nature. Au Japon, le jardin conquiert son autonomie. Jardins arabes. Le paradis est un jardin. Faire de toute la nature un jardin. A la Renaissance, la nature devient spectacle. Jardins à la française. Le jardin pittoresque. Romantisme. Un mot d’ordre : suivre la nature. En fait de nature, ce sont surtout les peintures du Lorrain qu’on copia. Jardins à l’anglaise. Le pittoresque. Mort de l’idée de jardin et confusion de l’idée de nature. Le programme “Biosphère II”.

D) Du monde comme miniature

La nature comme désir d’un éloignement pacifique des choses. Le monde est mon jouet. Les maquettes. Comment expliquer l’apparition de la science moderne dans le contexte magique de la Renaissance? Pic de la Mirandole.

E) La fin du cosmos aristotélicien

Ce qui est au dessus et en dessous de la Lune. L’harmonie des sphères. Un monde de valeurs et de perfections mais sans Âme pilote, ni Providence. L’antiterre. Un monde sans espace mais peuplé de lieux. Mise à bas du monde aristotélicien. En quoi ce ne fut pas là l’effet d’une avancée scientifique. L’ouverture du cosmos avec la conquête de l’infinité spatiale. Sauver les phénomènes. Le monde d’avant Copernic. Le dogme du mouvement parfaitement circulaire des astres. Solution apportée par les épicycles. Une science parfaitement fausse fondée sur le calcul et l’observation. La révolution képlérienne. Contre les hypothèses. Giordano Bruno. Dieu, nature naturante. Correspondance de l’aristotélisme et du christianisme. Finalement, malgré les condamnations de Bruno et de Galilée, ce sont bien les cadres de pensée mis en place par l’aristotélisme et le christianisme qui favorisèrent l’éclosion de la science physique moderne. La critique de l’astrologie à la naissance de la science moderne. Le grand retour de l’astrologie à la Renaissance. Pomponazzi. Sa tentative pour rendre l’explication astrologique rationnelle. Le passage des comètes de la fin du XVII° siècle. Apparition fort tardive de l’idée selon laquelle les séries causales dans l’univers sont indépendantes les unes des autres.

III – Le monde comme fait.

A) La pluralité des mondes

Pascal. La fin du géocentrisme fut surtout ressentie à travers le thème de la pluralité des mondes. La Terre perd sa singularité dans l’univers. S’ils existent, comment les habitants des autres mondes ont-ils pu être sauvés ? Fontenelle.

B) L’idée d’un destin physique du monde.

La Théorie du Ciel de Kant. La fin du monde. Les observations astronomiques à la source de l’idée d’une évolution de la nature. Les galaxies, plus grandes structures naturelles connues. Destin de la gravitation. La nature n’est définitivement plus qu’un ensemble de faits, sans valeurs immanentes d’ensemble.

C) La Terre

Les théories de la Terre. Buffon. Les Époques de la nature. L’hypothèse Gaïa. Tous les vivants forment un unique organisme.