La magie et la création de valeurs, notamment marchandes (1. 6. 2. / 1. 6. 12.)

La présente section sera tout entière consacrée à la magie et nous donnerons à cette dernière une acception beaucoup plus large que celle qui est la sienne couramment, c’est-à-dire un ensemble de pratiques mi-inquiétantes (magie noire), mi-loufoques (Harry Potter), permettant la création d’un phénomène ou d’une situation dérogeant à l’ordre courant des choses par la seule vertu d’une formule, ou bien visant à se concilier – peut-être au préjudice d’autrui (envoûtement) – certaines puissances maléfiques.

Sans doute la magie, qui a marqué la culture de bien des sociétés anciennes et imprègne encore considérablement la nôtre, nous le verrons, est-elle bien davantage que cela. Elle est d’abord un mode de certitude. C’est à ce titre que nous allons lui rattacher des phénomènes très différents – dont la diversité, à vrai dire, risque fort de désorienter le lecteur, ce dont nous nous excusons par avance.

Le propre de la magie n’est pas de laisser croire seulement que les choses sont reliées par des affinités mais qu’elles subissent également les nôtres et qu’on peut donc les influencer, les plier à nos souhaits. Telle est notre première compréhension du monde, en effet, que nous le croyons fait à notre mesure. Or c’est bien là ce que suppose la magie. Le magicien n’est pas face au monde. Il se voit plutôt comme situé à l’une de ses intersections et captant ses forces. Il est au cœur du monde et c’est pourquoi ses procédés ne demandent pas, à ses propres yeux, une confirmation expérimentale. La magie est avant tout cette certitude, cette continuité de sens avec le monde. Par là se marque que la certitude précède toute coupure que la réflexion est à même d’introduire entre la conscience et le monde. Elle est d’avant cette perte du monde immédiat à laquelle mène la réflexion.

Ci-après, ainsi, loin de vouloir traiter exhaustivement de la magie, nous considérerons cette dernière seulement en ce qu’elle est, de manière générale, non tant un ensemble de pratiques qu’une vision du monde, qui le donne à travers un sentiment de certitude et en fait notre monde. Et sous ce jour, nous découvrirons la magie comme une création du monde, au sens où elle y introduit quelque chose d’essentiel : des valeurs. En fait, la magie nous intéressera ci-après essentiellement en ce qu’elle est un mode de désignation des êtres et des choses autour de nous qui les saisit immédiatement comme porteurs de valeurs. Dès lors, ses illustrations seront très diverses et nous la verrons à l’œuvre tant dans la mode que, plus largement, dans les principes de l’économie marchande, ou encore sur les murs des grottes préhistoriques.

Si la magie est certitude, c’est qu’elle correspond à une opération par laquelle une valeur dont la reconnaissance est forcément subjective et particulière est directement prêtée aux êtres et aux choses, comme si le monde tel qu’il est validait immédiatement nos principales valeurs. Dès lors, son opposé n’est pas la réflexion – la magie est loin d’être irraisonnée – mais tous les processus par lesquels l’homme se reconnaît directement à l’origine de l’utilité qu’il trouve aux êtres et aux choses : le contraire de la magie est le travail, quoique des effets magiques sont à même d’imprégner les productions de ce dernier, ce qui nous intéressera particulièrement car c’est dans la consommation, les prix et l’échange que notre monde est certainement le plus magique de nos jours.

Nous verrons tout ceci à travers trois étapes : A) Magie et participation ; B) La magie de notre monde quotidien & C) La croyance à la magie.

Consulter/Télécharger le texte (70 pages)La certitude I

Sommaire :

A) Magie et participation

Magie et religion. La superstition. Définition. Un monde sans contingence, soumis au joug des dieux. La superstition dans la religion. Jamblique. La souffrance superstitieuse. Principes de l’action magique selon Frazer. Une “mentalité primitive” ?

 B) La magie de notre monde quotidien

La haute couture. Marx. Valeur d’usage et valeur d’échange. Guy Debord. La société de spectacle. Adorno. Le fétichisme de la musique. La censure par le spectacle. Des sociétés figées dans le progrès et la mode. Baudrillard. Le fétichisme de la valeur. Le mythe de la contre-culture. Magie et marché. Le paradoxe de la valeur. La magie est une spéculation. Le désir est un phénomène social. Monnaie et désirs. La comptabilité mentale. L’argent, facteur essentiel d’humanité.

C) La croyance à la magie

L’invocation magique. L’art pariétal était-il magique ? L’explication magique. L’explication chamanique. L’explication mythologique. L’explication artistique. Un débat faussé ? Une logique de la valeur. Le mana. Caractère social de la magie. Raisons de croire à la magie. Quand penser est agir. Magie et émotion.

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Pech Merle (Lot).