La réalité I (2. 1. 2. / 2. 1. 16.)

Ci-après, nous allons nous attacher à montrer que le réalisme – l’affirmation selon laquelle 1) le monde existe indépendamment de nous et 2) nous devons apprendre à le connaître – est une thèse difficile à soutenir. Et nous le ferons en considérant des domaines fort éloignés : l’art et l’atomisme, la mécanique quantique et la pornographie.

Plus précisément, nous voudrions souligner qu’à peine énoncé, le réalisme bascule dans l’idéalisme et nous espérons montrer ce faisant qu’il est assez vain d’opposer strictement, termes à termes, les deux thèses – ce qui arrive pourtant le plus souvent. Il est en effet une philosophie du bon sens pour laquelle le réalisme va de soi s’il affirme que le monde existe au-delà de nous, tandis que l’idéalisme énonce une sottise qu’il est à peine besoin de prendre la peine de réfuter, puisqu’il pose que le monde n’est qu’une sorte de rêve pour l’esprit. Comme s’il n’y avait que nous au monde ! C’est par exemple ainsi que Karl Popper comprend l’idéalisme (Les deux visages de la connaissance, 1970). Et de convoquer Winston Churchill (!) pour rappeler ce sain principe : je cesserai d’exister sans que le monde touche à sa fin.

Pourtant, s’il y a bien un monde en soi, hors de nous, est-il tel que nous le percevons immédiatement ? Nos sens nous le donnent-ils tel qu’en lui-même ou devons-nous apprendre à le découvrir et à le connaître ? Si tel est le cas, c’est donc que le monde, naturellement, nous échappe. Se pose alors la question de savoir quand nous pouvons effectivement estimer en saisir la réalité. Tandis qu’en attendant, toutes les représentations, même les plus savantes, que nous avons du monde ne seront au mieux qu’un compromis entre la réalité et ce que nous permettent d’en saisir notre pensée et notre langage. Le réalisme n’a ainsi guère les moyens d’évacuer le soupçon que le monde connu n’est pas le monde en soi et que nous inventons le monde quand nous croyons naïvement le connaitre. C’est là l’idéalisme du réalisme. De fait, réalisme et idéalisme sont si inséparables que les deux positions peuvent facilement se renverser l’une dans l’autre et paraissent même y être condamnées. Et cela est parfaitement logique car si l’on pose que le monde doit être découvert – si on en appelle à la vraie réalité de ce qui est – on pose aussi bien que le monde est caché, la question étant alors de savoir comment le voile peut être levé, s’il peut l’être, et la connaissance achevée.

Au bout du réalisme, le monde est si radicalement distinct de la représentation que nous en avons, que notre connaissance n’est qu’une sorte de rêve. Le réalisme pur coïncide avec le solipsisme rigoureux, notait Wittgenstein (Tractacus logico-philosophicus, 1921, 5. 64).

Au bout de l’idéalisme, le monde n’est en rien distinct de ce que nous en pensons. Ce que nous vivons et connaissons nous met donc directement en prise avec le monde tel qu’il est en soi. L’idéalisme pur est un empirisme absolu, souligne Hegel, tant son développement a besoin d’une impulsion étrangère : la diversité du sentir et du représenté (Phénoménologie de l’esprit, 1807, I, V).

Seulement, si de tels renversements sont possibles, c’est que les deux positions ne se confondent justement pas ; comme s’il suffisait simplement de les réunir pour obtenir la thèse correcte. Il s’agit là plutôt de deux interprétations du même fait de la connaissance et de ce qu’il indique : nous devons, de manière progressive, apprendre à connaître le monde. Le réalisme peut finir par douter que nous y parvenions jamais. Pour l’idéalisme, considérant que nous n’allons jamais que d’une représentation, d’une connaissance à une autre, le monde ne sera jamais que ce que nous pouvons en saisir, de sorte qu’il est parfaitement vain de faire l’hypothèse d’un monde devant nous demeurer à jamais caché.

En même temps, l’idéalisme est bien forcé d’admettre qu’il ne nous suffit pas de penser pour disposer d’un savoir réel, opératoire. Et le réalisme doit, lui, reconnaître que nos connaissances ont bien quelque correspondance avec la réalité puisqu’elles sont opératoires.

Au total, si l’on ne peut opposer strictement le réalisme et l’idéalisme, c’est que tous deux partagent une même définition de la réalité : l’idéalisme ne confond pas davantage le monde et son apparence que le réalisme n’est incapable de faire la différence entre le monde et sa perception immédiate. L’un et l’autre placent le réel au terme d’une approche de découverte. Mais alors que le réalisme estime qu’il faut s’efforcer de mettre au jour la réalité, l’idéalisme, considérant que le réel ne naît que de la rencontre de l’esprit et d’une matière, d’un mot et d’une chose, admet que le regard porté sur le monde crée la réalité autant qu’il la découvre.

Tout ceci, nous allons le cerner à travers un parcours assez hétéroclite qui, après avoir posé la problématique du réalisme, c’est-à-dire A) l’épreuve de la réalité, s’attachera d’abord à débrouiller un peu les innombrables manifestations B) du réalisme en art, en élargissant cette perspective jusqu’à notre moderne consommation des images. Ensuite, nous nous intéresserons à une toute autre réalité : C) l’atome. Qui nous mènera enfin à D) la question de la réalité dans la mécanique quantique. Au cours de ce parcours, nous allons constamment montrer comment le réalisme se renverse en idéalisme et inversement. Ce sera une difficulté de lecture, prévenons-en d’emblée.

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Sommaire :

I – Le réalisme

A) L’épreuve de la réalité

Saisir ce qui est, au-delà de ce qui paraît. Est véritable ce qui nous échappe. Freud et le principe de réalité. Principe de plaisir et principe de réalité. La réalité comme censure. Fantasmes et névrose. Le réalisme, présupposé de la démarche scientifique. Le monde en soi. Réalisme et idéalisme. Une humilité face au monde.

B) Le réalisme en art

Une notion vague. Un mouvement artistique au XIX° siècle. Courbet. Le réalisme social. Le naturalisme. Le vérisme. Leos Janacek et le réalisme mélodique. Le réalisme historique. Romantisme et réalisme. Le réalisme militant. Le néo-réalisme. La subjectivité du réalisme. Réalisme contre imitation. Le réalisme égyptien. La peinture grecque. L’imitation de la nature. La mimesis. L’ambiguïté attachée au terme d’imitation. Le vraisemblable plutôt que le vrai. Pérennité de cet idéal de la représentation. Une esthétique de la lumière crue. La peinture hollandaise. Vermeer. Le détaillisme. La modernité de Manet. Le cadrage instantané. L’hyper-réalisme. Sa subversion des principes réalistes. La hantise de l’image vraie. Une culture de l’obscénité. La pornographie. Les faux-semblants de la libération sexuelle. L’influence des images. La réalité solitaire. La demande de violence. L’idéalisme n’est qu’un réalisme lucide.

C) L’atome

Le réel défini par la discernabilité. L’atomisme antique. Démocrite. L’épicurisme. Une métaphysique de la poussière. Un atome a-t-il une grandeur ? L’atome est plus un principe qu’un être. Deux principes de base du réalisme. Débats liés à l’atomisme. Où la pensée doit-elle s’arrêter ? De la doctrine des équivalents au concept de liaison chimique.  Comment Dalton fit de l’atome une entité matérielle, c’est-à-dire mesurable. Avogadro décompose le poids en un nombre fini d’atomes. Le Tableau de Mendeleiev. Les affinités électives. Le concept de liaison chimique. Situation des débats liés à l’existence des atomes. L’atome n’est pas un élément simple. Particules élémentaires et tableau des éléments. L’observation réelle des atomes. Wilhelm Otswald.

D) La question de la réalité dans la mécanique quantique.

La fonction d’onde. Décohérence. Les relations d’incertitude. Une confusion courante à propos des relations d’incertitude. L’incompréhensibilité de la réalité quantique. Complétude de la mécanique quantique. Variables cachées. Le paradoxe de Louis de Broglie. Le paradoxe EPR et l’inséparabilité. Un critère de réalité physique. Bohr et l’inséparabilité. Le réalisme de la mécanique quantique. Complémentarité. Bachelard. Réalisme contre axiomatique. Quelle est la réalité des objets mathématiques ?

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Réalisme soviétique. Alexandre Alexandrovitch Dejneka