Le caractère et la personnalité (4. 3. 1./4. 3. 16.)

Nous sommes entrés dans monde orwellien, où les écrans digitaux sont désormais moins là pour être regardés que pour nous observer. Ceci, qu’une passivité quasiment totale du public accompagne, a déjà abouti en Chine, nous le verrons, à une surveillance qu’Orwell n’aurait jamais imaginée. Mais en Occident, il ne s’agit encore que du dernier fantasme du marketing. Les entreprises commerciales accumulent les données sur leurs clients et parient que celles-ci vont leur permettre de cerner – à l’aide d’algorithmes pompeusement rangés sous la bannière de l’intelligence artificielle – comportements, attentes et désirs, jusqu’au niveau individuel, pour parvenir à des recommandations d’achat et des promotions totalement personnalisées, donc beaucoup plus certaines d’atteindre leur cible. C’est ainsi qu’Amazon étudie scrupuleusement l’usage que les clients de sa liseuse font des e-books – ceci pour augmenter les chances de plaire des ouvrages qu’Amazon commercialise et pourra éditer. Des sociétés se spécialisent sur l’analyse des émotions véhiculées par la voix, que les mots cachent ou ne disent pas. D’autres, davantage dans un objectif de sécurité numérique, étudient les gestes avec lequel l’ordinateur est manipulé. Et d’autres encore assurent pouvoir se prononcer sur la capacité de remboursement de prêts bancaires en scrutant les « amis » que chacun est à même d’avoir sur un réseau social comme Facebook.

Qu’attendre de telles démarches qui sont en train de se généraliser ? D’un côté, leur prolifération va poser un évident problème : nous ne pourrons entrer dans un magasin ou même nous promener dans des rues commerçantes sans être bombardés de sollicitations commerciales diverses, sans parler de celles que nous recevrons avec notre courrier électronique et d’autres supports. Cela sera source de désagréments car, ces sollicitations, exploitant directement nos données personnelles, seront intrusives et souvent inappropriées et il est probable que nous ignorerons la plupart d’entre elles. Mais, d’un autre côté, on peut admettre que, fondées sur l’observation de corrélations statistiques, certaines pourront se révéler relativement efficaces pour des actes d’achat. Ces questions sont à peine posées par ceux qui développent de tels systèmes. Ce n’est pas très surprenant car l’invocation de l’intelligence « artificielle » et la croyance que toutes les connaissances sont dans les données (voir 2. 6. 12.) le signalent suffisamment : nous ne sommes plus guère en mesure de penser nos actions de manière pleinement rationnelle. Il est donc probable que les attentes que l’on place dans ces outils seront souvent déçues. Il restera néanmoins un système tentaculaire de surveillance et – nous le verrons avec l’exemple chinois – de pression incomparable sur les individus.

Pour saisir pourquoi nous en sommes arrivés là, il convient de poser la question suivante. Ces démarches promettent de cerner exactement nos goûts, de prévoir nos comportements, de jauger notre honnêteté – bref, de saisir, à notre insu, quelque chose de notre personnalité. Cela vous semble-t-il possible ? Si ces démarches sont à même de susciter des objections d’ordre éthique, liées notamment à la protection de notre vie privée, il est frappant qu’on critique beaucoup moins leurs prétentions à saisir certains traits de notre caractère et de notre personnalité. La crédibilité dont bénéficient en général les techniques qui promettent de déchiffrer les hommes est très étonnante. Et c’est elle qui, en l’occurrence, fait véritablement problème.

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Nous allons ci-après nous intéresser aux typologies de caractères et de personnalité, ainsi qu’aux tests qui peuvent leur être associés, qui affirment pouvoir donner une mesure à l’intelligence (tests de QI) ou prédire des comportements. Sur notre chemin, nous rencontrerons ainsi les principales typologies sous lesquelles on a voulu ranger les hommes depuis l’Antiquité, ainsi que les méthodes définies pour percer à jour ces derniers ; certaines, comme celles de Lavater ou de Gall, ayant rencontré un vif succès en leur temps. Nous rencontrerons brièvement la graphologie, la morphopsychologie et d’autres encore. De l’Antiquité jusqu’à nos jours, nous allons voir ainsi se perpétuer un mode de pensée étonnamment peu varié, ainsi que différentes démarches qui, des classifications hippocratiques aux tests de QI, présentent trois traits communs déterminants :

  • il s’agit toujours d’établir qu’il existe des différences marquées entre les hommes et que certains d’entre eux se distinguent nettement des autres, ce qui permet de justifier que l’ordre social soit fortement hiérarchisé, voire inégalitaire. Il n’est pas de typologies ou de tests qui invitent à soutenir le contraire ;
  • les grilles de classification ou d’évaluation ne peuvent être modifiées par ceux qui sont classifiés ou évalués. L’évaluation est toujours à ce sens unique et elle est sans appel. Il n’est jamais prévu que l’évalué puisse évaluer l’évaluation ou l’évaluateur et amener à modifier le test en fonction.
  • Les démarches évaluatrices ou classificatrices ne prévoient qu’exceptionnellement qu’on puisse passer d’une catégorie ou d’un rang à un autre ; à 18 ans le QI, par exemple, est fixé pour toute la vie.

Toutes ces démarches, en d’autres termes, nous rivent à un destin, à une nature et nous soumettent à des critères de déchiffrement sur lesquels nous n’avons aucune prise. Cela pourrait faire peur mais, si les erreurs judiciaires ou médicales sollicitent et effraient fortement, on imagine rarement les effets cauchemardesques d’un système de sélection sociale (y compris scolaire) dangereux car inopérant (poussant aux plus hautes places des hommes que l’on a abusivement reconnus comme porteurs de talents) ou aberrant car totalement erroné (favorisant des esprits étroits et pénalisant les esprits prometteurs). Enfin, il est assez étonnant que, dans ces traits déterminants des démarches de classification et d’évaluation des hommes – ranger les individus sous des catégories prédéfinies et intangibles ou leur donner des notes qu’ils ne peuvent ni contester ni modifier – on ne reconnaisse pas plus facilement ce qui définit le mieux la bêtise.

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La bêtise est sûre d’elle-même et souvent triomphante, en quoi elle est distincte de l’ignorance qui est une insuffisance, comme de la stupidité qui est une incapacité, même si elle peut particulièrement se nourrir des deux. Marquée par l’autosatisfaction et la distanciation, la bêtise triomphe quand, en toute bonne foi, elle peut savourer de ne pas avoir à tenir compte du jugement qu’autrui pourrait formuler et qui invaliderait le sien ou le rendrait insuffisant. Elle triomphe quand elle s’est assurée d’autrui, quand celui-ci, quoi qu’il dise et fasse, ne peut lui contester à ses propres yeux sa propre supériorité. Il y a ainsi un certain ton supérieur qui remet les autres à leur place, une ironie un peu méprisante qui disqualifie leur jugement, qui sont des signes quasi infaillibles de bêtise. On est d’abord bête de se croire seul ou plus intelligent, en n’intégrant pas le jugement d’autrui comme équivalent au sien. Trouver les autres idiots expose fortement à la bêtise, surtout quand ce sont tous les autres ou la grande majorité d’entre eux qui sont jugés tels – comme Arthur Honneger, dans sa Troisième Symphonie, a voulu faire entendre « le thème de la connerie humaine ».

Seule l’intelligence délivre de la bêtise, par le doute. Mais, parce qu’elle est liée à un jugement, la bêtise est également le propre d’une intelligence en acte. Elle est le propre d’une intelligence à l’arrêt, au repos, aussi son ressort n’est-il sans doute pas uniquement intellectuel. La bêtise est un manque non pas intellectuel mais humain, notait en ce sens Dietrich Bonhoeffer. Elle est le renoncement à une attitude proprement personnelle, comme celle capable de découvrir que rien de ce que nous méprisons chez l’autre n’est étranger à nous-mêmes (Résistance et soumission, 1944). La bêtise est une intelligence qui renonce. On le constate fréquemment chez d’autres mais ce constat peut lui-même correspondre à un renoncement à comprendre. Entre deux intelligences en contact, la bêtise brise leur continuité. Il n’y aurait pas de bêtise pour une intelligence omnisciente, parce qu’elle comprendrait exactement ce que ne comprennent pas les autres intelligences. A contrario, parce qu’ils ne cherchent en rien à comprendre et s’y refusent, nous le verrons, les tests d’intelligence offrent des exemples de bêtise parmi les plus patents.

Il n’y a pas imbécillité ni de bêtise en soi mais toujours à travers un rapport à autrui marqué par l’incapacité ou la volonté de ne pas se projeter en lui, de ne pas l’accepter comme miroir mais de poser au contraire une supériorité ou une distance par rapport à lui. En ce sens, la bêtise caractérise particulièrement les rapports de pouvoir, là où une intelligence est subordonnée à une autre, enclose en elle sans possibilité de l’élargir ou de la réformer. La bêtise est alors le pouvoir même. Or les classifications typologiques, les tests, comme les démarches marketing évoquées ci-dessus sont d’abord des instruments de domination – c’est pourquoi on propose naturellement aux puissants de s’en servir.

Ce sont des instruments d’ordre, ou plutôt d’ordonnancement, qui délivrent une impression de maîtrise face à ce qui est fluent, désordonné, immaitrisable – qu’il s’agisse des profils de différentes recrues, de l’intelligence d’élèves ou du comportement de clients dans un contexte de concurrence. Classer, noter, pour distinguer, est une première réaction inévitable face à des phénomènes rebelles ou diffus. Il s’agit de produire du pouvoir, c’est-à-dire une capacité d’action, même illusoire.

Des tests de personnalité ou d’intelligence, ainsi, il ne faut pas attendre une démarche scientifique scrupuleuse – de fait, on sera surpris ci-après de l’incertitude que les psychologues les plus lucides ont pu leur reconnaître (ceci ne les ayant pas empêché de les promouvoir). C’est que l’important est ailleurs : dans la légitimité que peuvent tirer de tests ceux qui sont à même de les faire passer, psychologues, aussi bien que sergent recruteurs ou directeurs des ressources humaines. Parce qu’ils évaluent l’intelligence des autres, leur intelligence n’est pas à prouver. Imposer des tests de personnalité à l’embauche, c’est finalement considérer comme modèles ceux qui occupent déjà un poste. L’effet magique des tests est d’assurer que ceux qui exercent le pouvoir le méritent ou de rendre au moins leur position indiscutable.

Le pouvoir produit moins naturellement de la connaissance que de la bêtise. Le pouvoir peut être cruel mais il ne l’est pas forcément, tandis qu’il est plus naturellement bête et l’intelligence lui est assez exceptionnelle. En cela, le pouvoir est redoutable car, à la différence du méchant, écrit Bonhoeffer, le sot est entièrement satisfait de lui-même. Ce qui contredit ses préjugés, le sot ne voit pas la nécessité de le croire. De sorte qu’on ne peut qu’être impuissant contre la sottise. On n’obtient rien, ni par protestation ni par la force. Face à elle, le recours le plus immédiat est le mensonge, tel que le décrit Theodor Adorno. Il s’agira de mentir adroitement, comme pour signifier à ceux qui veulent nous juger le peu d’intérêt qu’on leur porte ; pour leur montrer qu’on se moque bien de ce qu’ils pensent, dès lors que leur jugement peut nous être utile (Minima Moralia, 1951, 9). C’est au fond la seule attitude possible face à des tests que l’on n’a pas la possibilité de contester (et si cela est possible, dans le cadre d’un test de personnalité notamment, cela sera sans doute interprété comme le trait d’une personnalité assez étroite et pinailleuse) mais que l’on peut contourner, en apprenant à s’en jouer, ce qui n’est en général pas difficile et qui ne fait que retourner le regard stupide qui est posé sur nous. De sorte que cette impudence qui, comme dit Adorno, répand autour de nous la froideur dont nous avons besoin pour prospérer, n’est elle-même pas exempte de bêtise – notamment à travers l’ironie qu’adoptent volontiers ceux qui ont percé à jour la sottise de ceux qui les entourent. Mais cette attitude a pour elle d’être méfiante quand, le plus souvent, on réagit bêtement à la bêtise : on respecte et on admire la distance de ceux qui marque leur différence par rapport à nous. Il est rare que les chefs jugent leurs subordonnés beaucoup plus intelligents qu’eux et, réciproquement, beaucoup de subordonnés reconnaissent de l’intelligence à leurs chefs. C’est une histoire d’orgueil : si le chef est idiot, il est humiliant de lui être soumis. Une histoire de bêtise. Nous allons raconter l’histoire d’un monde dont sa technologie permet désormais qu’il s’effondre dans sa propre bêtise. Ceci en trois étapes : A) Sous le regard d’autrui, B) Ranger les hommes & C) Les tests : de l’évaluation à la surveillance.

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Sommaire :

A)    Sous le regard d’autrui.

Notre naturel. Saisir une identité individuelle sous des traits généraux ? Une psychologie mythique. Kant. La dimension morale du caractère. L’individualisme grégaire. La détermination culturelle du caractère. Un relativisme inabouti. La féminité. Helvétius. Une science de la naïveté.

B) Ranger les hommes

Juger les hommes sur leur physique. En déduire leur tempérament. La doctrine hippocratique des tempéraments. Platon Histoire de la physiognomonie. Lavater. Gall. La classification des tempéraments. Les typologies de Kretschmer et Sheldon. C. G. Jung. Otto Weininger. La morphopsychologie.

C)    Les tests de personnalité et d’intelligence. De l’évaluation à la surveillance.

Les tests comportementaux. Le quotient intellectuel. Le test de Turing. Evaluer l’intelligence. Transformer une apparence en nature. La graphologie. Un effet de halo. L’asservissement par la surveillance. Le Big Data.

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Théodore Géricault Monomane de l’envie (1821)