L’environnement (2. 5. 26. / 2. 5. 31.)

Cette section, consacrée en partie à l’écologie, pose d’abord la question de savoir comment la nature peut susciter un sentiment de perte – nostalgie d’un monde enfui ou volonté de défendre un monde menacé de disparaître. Plus largement, cette section interroge le rôle et le sens culturel de l’idée de nature.

Un constat s’impose d’emblée : ce sentiment de perte n’a rien de contemporain. Dans les cahiers de doléance rédigés en prélude de la Révolution française, on rencontre un discours environnemental et anticapitaliste qui évoque déjà nombre de revendications écologistes actuelles. En fait, la nostalgie de la nature n’a cessé de s’exprimer depuis au moins le XVI° siècle. Comme si cette nostalgie avait été le premier sentiment de la nature à l’âge moderne. Elle se cristallisera alors sous une expression poétique empruntée à l’Antiquité : la pastorale, pendant païen de l’Eden, qui représente l’un des mythes les plus étranges de notre civilisation (il se retrouve également en d’autres) par sa pérennité, ainsi que par le fait qu’on ne sait le rattacher à rien. On ne sait rendre compte de sa reviviscence à la Renaissance. Pas plus qu’on ne sait expliquer pourquoi il naît dans la culture alexandrine au tournant du III° siècle av. JC. A travers l’invocation d’une Nature sereine et consolatrice, la pastorale est un rêve de bonheur qui, au cours de l’histoire, se sera alimenté d’images puisées dans des fonds étonnamment restreints : une Arcadie mythique, les peintures du Lorrain, …

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Claude Lorrain.

La pastorale, c’est d’abord une vision de la nature comme plénitude, bonheur, au sens d’une exaltation de la présence à soi à travers les choses, dans un déplacement du centre de gravité de l’existence. A l’extrême, la pastorale en arrive ainsi à célébrer la nature dans sa matérialité la plus brute et sauvage. « Je trouve en moi l’instinct d’une vie plus élevée, spirituelle, puis d’une autre, de vie sauvage, plein de vigueur primitive », écrit Thoreau. L’homme y perd tout privilège. « J’aime à voir que la nature abonde de vie au point que les myriades puissent sans danger se voir sacrifier et laissées en proie réciproque, que de tendres organismes puissent être avec cette sérénité enlevés à l’existence. L’impression qu’en éprouve le sage est celle d’innocence universelle », écrit encore Thoreau. Ainsi en viendra-t-on à vouloir protéger la nature, comme un sanctuaire, dans ce qu’elle a de sauvage. Nous l’avons vu dans les sections précédentes, cela d’abord apparaîtra dans l’art des jardins, qui en sera totalement transformé. Et, de nos jours, le mythe se poursuit à travers l’éco et le bio-centrisme.

De là naîtront encore, au XIX° siècle, des mouvements de protection de la nature, qui auront peu à voir avec les constats des ravages d’une pollution industrielle encore bien limitée à l’époque. En fait, contrairement à ce l’on croit volontiers, industrialisation et souci de protection de la nature se sont développés de concert, plutôt que le second soit une réaction à la première. La volonté de protéger la nature est bien plutôt née du souhait de préserver le lieu d’une transcendance. Ainsi l’aspiration à l’horizon peut être présentée comme une structure essentielle de notre être-au-monde. Préserver des lieux où l’homme puisse se retrouver, se ressourcer, se recréer et s’exalter. Des lieux lointains ou sauvages car débarrassés du poids des autres hommes, innombrables, avec la plupart desquels nous sommes dans de perpétuelles relations de compétition, de gêne ou d’indifférence. L’idée de nature et les images privilégiées que nous lui associons correspondent au rêve d’être soi sans avoir à passer par les autres. Elle restaure imaginairement notre autonomie en nous plaçant au sein d’un environnement exaltant et d’une communauté humaine restreinte et harmonieuse – souvent associée, dans le mythe pastoral, à une vision idyllique de la vie campagnarde. Encore de nos jours, quelles autres images inspirent les villages et clubs de vacances – surtout avec l’éco-tourisme ? Nous participons toujours si fortement au mythe que nous manquons d’en reconnaître beaucoup d’incidences concrètes.

Dans l’ordre de l’imaginaire, par exemple, les hommes se rassemblent de manière pacifique dans une prairie sans barrières. Cette image pastorale inspira notamment la création des banlieues américaines au XIX° siècle, les pavillons étant comme posés sur une vaste pelouse sans palissades. En regard, les forêts, comme réserves de nature, marquent essentiellement un obstacle contre l’homogénéisation. Contre l’angoisse de n’être plus soi que soumis aux hiérarchies et aux règles de la société des hommes. Les rebelles, les proscrits prennent les bois. Les forêts sont des refuges et l’angoisse de les voir disparaître correspond essentiellement à la perte d’une frontière d’extériorité, en regard de laquelle, la pollution et la surpopulation marquent l’irruption des autres dans mon monde. C’est bien en ceci qu’elles sont intolérables ! La nature est cette coupure symbolique de l’ordre humain qui ménage la libre disposition de notre identité. La vouloir intouchable, c’est au fond souhaiter que personne ne puisse, poursuivant son propre intérêt, devenir maître de notre destin. La nature est un élément fondamental de la culture et non ce qui s’oppose à elle. Elle est cette coupure symbolique d’avec les autres, qui ménage idéalement la libre disposition de notre identité. Ce n’est donc pas que sous l’amour de la nature se cache la haine des hommes comme on l’a dit. Mais la nature est l’image sous laquelle l’homme conquiert son autonomie – contre elle et avec les autres aussi bien qu’avec elle sans les autres. Cela, cependant, demeure assez peu aperçu. Notre culte de la nature est une dimension fort occultée de notre culture. Peut-être parce que nous ne reconnaissons pas facilement ce que le rejet d’autrui et le souci de distinction ont de fondamentaux dans la production d’une culture.

Les communautés humaine, cependant, ne prennent forme qu’en se singularisant et cette singularité, elles l’inscrivent dans une nature, c’est-à-dire dans une image idéale de leur environnement qui conduit à façonner celui-ci en fonction. La domestication du monde est d’abord imaginaire. Et elle est d’autant plus exigeante que la communauté est soudée. Dans les sociétés traditionnelles, l’environnement est peu transformé et, en même temps, la nature n’apparaît pas comme un concept opposable aux hommes, quelque chose d’extérieur qu’ils devraient particulièrement respecter. Les sociétés traditionnelles absorbent proprement leur environnement. Elles en intériorisent les exigences pour mieux le contraindre, de sorte que, pour elles, l’idée de pacte avec la nature serait un non-sens. On ne pactise qu’avec ce qui est autre. L’idée, devenue commune, selon laquelle les sociétés traditionnelles vivaient en harmonie avec la nature, dont elles épousaient spontanément les lois, ne relève que du mythe pastoral. En fait, beaucoup de civilisations ancestrales ont provoqué des catastrophes écologiques majeures.

Tant que nous resterons pris dans le mythe pastoral, nous serons incapables d’inventer positivement la nature qui puisse nous correspondre. Nous tenterons de sauver une nature qui a en fait déjà largement disparue. L’écologie sera moins politique, pour mobiliser les hommes, que moralisatrice, pour limiter, cantonner, interdire. La défense de la nature pourra même être tentée par l’autoritarisme – comme cela est sensible chez Hans Jonas, par exemple. On se fiera à quelques formules comme le « développement durable », qui nous assurent que l’on peut tout avoir en même temps : le développement et la conservation, le statu quo et la lutte contre les inégalités – toute une rhétorique de consensus caractéristique du fonctionnement unanimiste des organisations internationales qui veut, qui promet tout et son contraire. Et qui se révèle finalement incapable d’agir.

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Massimo Vitali.

De là l’ambiguïté des recommandations formulées au nom de la lutte contre le réchauffement climatique. Le développement durable est-il l’ultime injonction que l’Occident adresse au reste du monde de ne se développer que comme il l’entend ? Ou de ne pas se développer du tout pour ne pas endommager sa nature ou plutôt l’image idéale qu’il continue à en porter ? Et si la défense de notre planète, devenue tellement présente de nos jours, n’exprimait finalement, sous la forme fortement moralisatrice qu’elle a prise, que notre impuissance à former une volonté commune, politique, susceptible de s’approprier le devenir de nos sociétés ?

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Giotto. Vie de saint François d’Assise.

Ouvrir/télécharger le texte (Nouvelle édition 182 pages) : Le Vademecum philosophique. La nature III.

Sommaire :

A) La protection de la nature

La pastorale. L’Arcadie. Innombrables illustrations du genre pastoral. De la nature comme bonheur paisible. Un monde de stabilité et d’harmonie sociale. La pastorale comme élévation. Le Lorrain. Le franciscanisme. La nature comme exaltation. Le transcendantalisme américain. La sanctuarisation de la nature sauvage. La nature comme lieu de transcendance. Mythologies de la prairie et de la forêt.

B) L’écologie

Alexandre von Humboldt. Naissance d’une pensée écologique. Une pensée attentive aux relations formant système entre les êtres naturels. La notion de climax. La nature ne favorise nullement la diversité des espèces. L’environnement contraint plutôt le développement de ces dernières. La notion d’écosystème. Les abus de l’approche systémique. La nature pensée comme bilan énergétique. La place de l’homme dans son environnement. Naissance d’un nouvel enjeu politique. La sensibilité écologique. Le mythe de sociétés traditionnelles vivant en harmonie avec la nature. La notion d’empreinte écologique. L’écologie est-elle antihumaniste ? Un exemple fondateur : le désastre de la baie de Minamata. Respecter la nature pour contraindre la violence humaine. La deep ecology. Biocentrisme. Ecocentrisme. Limites de ces approches.

C) La gestion de l’environnement

Le droit de la nature a exister par elle-même. Une nouvelle catégorie de plaignants. Quand l’intérêt général ne s’exprime pas – ce qui est très souvent le cas face aux nuisances environnementales – les intérêts collectifs doivent pouvoir être défendus par quelques particuliers. Nouvelles approches des nuisances environnementales. Un marché du droit de polluer. La difficile estimation des nuisances. Le principe de précaution. Outrances et faiblesses du préventionnisme. Le politique doit désormais se prononcer sur les risques. Un réformisme d’exploitation. La société du risque. Le sens de la revendication écologique. Hans Jonas. Le principe responsabilité. Le syndrome des références glissantes. La difficulté à penser l’écologie en termes véritablement politiques. Le moralisme de la prévention. Changer de nature.