Les hommes dans la guerre (4. 2. 22. / 4. 2. 30.)

Dans toute la présente section, nous nous intéressons aux conditions des “rapports humains”, c’est-à-dire à la manière dont un homme peut trouver à penser et situer sa propre existence par rapport aux autres hommes. Ceci, nous l’avons d’abord envisagé à travers des représentations communes : le sort, le destin. Puis à travers une notion religieuse : la grâce. Le thème du héros nous a ensuite conduits à nous pencher sur les ressorts des discours que les hommes tiennent sur les hommes. La figure du grand homme enfin et l’examen de quelques personnages historiques nous ont invité à reconnaître, derrière une figure singulière, le comportement de nombreux hommes – derrière un homme, des individus agissant en masse. Il nous faut donc à présent appréhender comment se forme, se comporte et se conduit la masse humaine et notamment comment quelques hommes peuvent en conduire beaucoup d’autres qui ne comptent alors qu’en quantité. La guerre offre sans doute à cet égard le meilleur champ d’investigation.

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On a beaucoup écrit sur la guerre. Il est très rare cependant que les philosophes s’intéressent aux réalités militaires : aux tactiques, aux armées et aux armements. A notre sens, il importe beaucoup de le faire néanmoins. Il importe de saisir l’action militaire au plus près ou de s’y efforcer au moins. Car la réalité guerrière, d’elle-même, se dérobe. Ceci, d’autant plus en France, que les études historiques négligent délibérément l’histoire militaire. L’école dite « des Annales », voulant saisir les grands tournants historiques structurels, s’est largement moquée de « l’histoire-batailles ». Et l’idéologie politique s’en est mêlée, soupçonnant l’histoire militaire de nourrir le nationalisme. On a pu souligner qu’il s’agissait là d’une lubie franco-française, l’histoire militaire n’étant nullement délaissée dans les pays anglo-saxons notamment mais, quoi qu’il en soit, la France d’aujourd’hui connait sans doute mieux ses défaites militaires que ses victoires, lesquelles ne sont pas du tout célébrées et à peine enseignées. Au point que Bouvines ou Castillon sont des événements déterminants dans l’histoire de France qui n’évoquent sans doute pratiquement rien pour beaucoup de Français.

Dans le même temps, l’historiographie a voulu saisir les réalités combattantes à hauteur d’homme, à travers son vécu individuel. Elargi à la prise en compte de ses impacts humains et sociaux, le traitement narratif de la guerre a changé – y compris au plan littéraire. Pour autant, il n’est pas sûr que ces éclairages, souvent anecdotiques, permettent de mieux saisir la réalité guerrière.

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Le photographe Philippe Bazin montre quelques lieux de batailles célèbres comme Bannockburn tels qu’ils apparaissent aujourd’hui. Des lieux communs, banals, où plus rien n’indique qu’ici des hommes sont allés au bout de la souffrance et de la violence. Les herbes de l’été, voilà tout ce qui reste des rêves des guerriers morts, écrit Bashô. Comme si cela, au fond, n’avait pas eu d’importance. Pas plus, finalement, que la simple vie – dans le film La ligne rouge (1998) de Terence Malick, la guerre des hommes paraît noyée dans la nature qui l’héberge et qu’elle dérange peu.

Pour des générations qui n’ont pas connu la guerre directement, celle-ci paraît toute irréelle. Ce n’est pas que les images ou les témoignages manquent. Mais, nous aurons à le souligner, la réalité guerrière défie l’universalité. Il est extrêmement difficile de la saisir sous des termes généraux. C’est pourquoi nous ne nous soucierons pas outre mesure de lui donner une définition. Gaston Bouthoul en a compté un grand nombre et retient finalement celle-ci : la guerre est la lutte armée et sanglante entre groupements organisés (Traité de polémologie, 1951 & 1970). Adoptons-là. Elle est suffisamment vague pour convenir aux différentes formes de conflit.

Tout cela ne revient pas à dire, cependant, que la complexité des faits de guerre défie l’analyse. En fait, la conduite de la guerre paraît suivre des principes et des options relativement simples. Et si l’on a désigné de nombreuses révolutions dans l’histoire militaire, il semble cependant que la guerre a connu une évolution beaucoup plus linéaire : vers l’organisation du choc, pour accroître son rendement et vers le perfectionnement des armes pour pouvoir gagner sans avoir à se battre de manière directe. Lentement et par à-coups, les hommes ont appris à maîtriser la violence, ce qui signifie qu’ils ont acquis toujours plus de capacités à la déchaîner – jusqu’à rendre son emploi presque impossible dans le cas de la guerre nucléaire. Car le souci de n’avoir que le moins possible à s’exposer directement au combat aura sans cesse conduit à libérer davantage la violence.

Sous ses formes les plus violentes, cependant, la guerre est et a toujours été un phénomène relativement rare, quoique trop de jugements communs nous empêchent de le voir. On s’interdit en effet largement de penser la guerre – comme si vouloir saisir sa positivité, c’est-à-dire l’intelligence et les valeurs qui peuvent s’attacher à elle comme à tous les comportements humains, revenait forcément à la justifier, à s’y complaire. Comme le note G. Bouthoul, le premier obstacle pour penser la guerre est cette opinion que toute violence est une absurdité, relevant d’une part maudite en l’homme, d’un reste animal ou enfantin. De sorte qu’il suffirait de faire preuve d’un peu de sentiment, de bon sens et de maudire bien haut la guerre pour qu’il n’y en ait plus. A la différence des hommes, les animaux ne se font pas la guerre au sein d’une même espèce, dit-on ainsi. C’est là un lieu commun depuis l’Antiquité et qui n’est vrai qu’en un sens : plus la guerre est réfléchie, plus sa violence est délibérée ! De sorte que la seule spécification de la violence humaine tient au degré d’organisation et d’intelligence qu’elle atteint. La guerre n’est un phénomène pleinement humain que dans la mesure où ses ravages sont plus considérables et sciemment organisés.

Cela ne peut être appréhendé cependant sans mises en perspective historiques. Nous retracerons ainsi d’abord brièvement A) l’histoire des hommes au combat. De là, il faudra tenter de sonder plus avant la réalité guerrière, en suivant B) les hommes jetés dans la bataille. Enfin, nous interrogerons C) le pouvoir de vie et de mort qui structure l’ordre guerrier.

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Sommaire :

 A) Brève histoire des hommes au combat

Rareté de la guerre. La guerre, extension de la chasse. Sun Tzu. La naissance de la guerre en Grèce. Rome. Le Moyen Age. Les Mongols. L’invention de la poudre et du canon. Le retour de la guerre frontale à la fin du Moyen Age. Le développement de la tactique. La masse décisive. La formation des armées modernes. La chair à canon. Les progrès de l’armement. Les soldats otages. Les bombardements stratégiques. La dernière guerre. Une guerre pour rien ? La dissuasion. Logique de la dissuasion. La course aux armements. Stratégies maritimes. La démocratie libérale contre la guerre. Projets de paix perpétuelle. L’impérialisme, stade suprême du capitalisme ? La guérilla. La guerre impossible. Une surveillance planétaire. Le rôle de l’espionnage.

B) Les hommes jetés dans la bataille

Approche quantitativiste de la guerre. Le comportement des hommes au combat. L’affaire Norton Cru. Monter en ligne. La guerre cachée par sa rhétorique. Les mutineries. La séduction de la guerre. Au cœur de la contrainte humaine. Tolstoï. La guerre, instrument de la Providence. La guerre et les conditions de l’action humaine.

C) Le pouvoir de vie et de mort

La décision stratégique. Singularité de la guerre, selon Clausewitz. La guerre totale. Pendant la guerre, les affaires continuent. Le dilemme du prisonnier et les coupes de football. La décision stratégique intervient dans un contexte de viscosité. Le mythe de la guerre-éclair. Jomini. La bataille décisive. Batailles clausewitziennes. La fin de la bataille décisive. Le droit de la guerre. La guerre juste. Le droit du plus fort. Le droit positif de la guerre et la notion de crime contre l’humanité. Le gâchis des généraux. La hiérarchie militaire. Autorité et pouvoir. L’autorité nécessaire. Hobbes.

JosephTurner- Le champ de Waterloo 1818

Joseph Turner Waterloo (1818).