L’urbanisme (2. 5. 32. / 2. 5. 43.)

A l’époque moderne, la nature est devenue environnement. Ce glissement de sens s’est opéré de manière brutale, dramatique, liée à la prise de conscience de nos capacités d’intervention, de transformation et surtout de dégradation des milieux naturels. Des capacités devenues disproportionnées par rapport à la condition humaine elle-même, qu’elles fragilisent et menacent.

Pour autant, l’idée d’environnement ne marque pas l’effacement de celle de nature. L’environnement est la nature mais lourde de tout le poids des hommes et, à cet égard, le contraire de l’environnement est une pastorale, nous l’avons vu dans la section précédente, comme rêve d’une nature préservée, conservée – d’un monde sans la présence incongrue, saccageuse, des autres. De sorte que nous employons toujours deux mots distincts pour parler d’environnement et de nature. L’environnement, c’est le monde encombré par les autres. La nature, c’est le même monde sans eux. Loin que l’environnement ait conduit à repenser l’idée de nature, les deux notions demeurent distinctes. Ainsi trouvera-t-on sans doute abusif de traiter de questions d’urbanisme sous le registre de la nature. On aura l’impression que nous mettons les villes à la campagne ! Cependant, les questions environnementales peuvent-elles être traitées en se limitant à une « Nature » ne désignant que les seuls espaces qui échappent (encore) à l’influence des hommes ? Mieux même, ne devons-nous pas surtout comprendre que, face aux problèmes d’environnement, nous resterons largement impuissants tant que nous invoquerons la protection de la nature ? C’est particulièrement ce que les mondes des trépidations urbaines invitent à saisir.

Marquées par l’absence d’envie de vivre en commun, beaucoup de grandes villes sont désormais pratiquement mortes comme espaces de rassemblement urbain et de culture collective. C’est pourquoi elles peuvent nous paraître froides, laides, brutales, inhumaines et catastrophiques dans leurs excroissances non maîtrisées, leur pollution, leur insécurité.

Yves Belorgey Dalle de Bobigny 2009

Yves Belorgey Dalle de Bobigny 2009.

Les villes les plus engagées dans la modernité sont désormais des réseaux de flux, humains et matériels, où les rassemblements sont d’abord autant d’engorgements. De là, la dernière frontière technologique de la smart city, de la ville connectée, capable de lisser les flux pour permettre aux monades urbaines d’optimiser leurs parcours. Les villes ne sont plus des creusets capables de former des cultures originales. Villes rhizomes, elles accumulent et juxtaposent les richesses, les talents, les chances et les expériences. Elles absorbent les territoires qui les environnent et vident ceux qui le débordent. Les villes meurent et les mégapoles étendent indéfiniment leurs réseaux. Les « villes globales » supplantent les Etats et entrent dans une compétition mondiale. Pour autant, leur image, fondement de leur soft power, doit être définie par des agences de communication – en quoi, d’ailleurs, les villes globales se ressemblent toutes, à quelques créations architecturales, historiques ou innovantes, près. Car cette image ne se forme plus d’elle-même.

Beaucoup de villes sont exposées à des nuisances diverses face auxquelles nous retrouvons des réflexes de jardinier : clôturer et défendre des îlots. Limiter les circulations, aérer le tissu urbain, réhabiliter les quartiers et favoriser ainsi (bien sûr, cela n’est pas dit) une spéculation immobilière qui aura tôt fait de rejeter, avec les classes populaires, les nuisances hors de l’enclos. Londres, Paris, Barcelone, … Nombreuses sont les villes dont l’urbanisme a été ainsi pensé ces trente dernières années. Nous rêvons encore de villes mêlant homogénéité spatiale et mixité sociale et nous avons peine à reconnaitre que cela ne nous est plus accessible qu’à travers la formation de ghettos, dorés ou insalubres, élitistes ou communautaristes, en rejetant les problèmes en périphérie. Ce faisant, néanmoins, nous ne faisons qu’accélérer la perte de toute urbanité.

rémy marlot

Rémy Marlot.

Face aux nuisances environnementales, comme face au délitement urbain, nous ne savons que circonscrire, interdire, ralentir. Cela ne peut être efficace car cela ignore que le manque d’envie de vivre ensemble a bien une positivité qu’il est vain de vouloir contenir et qui correspond à un vigoureux désir d’affranchissement individuel : nous rejetons les solidarités purement mécaniques, nous tenons à être maîtres de nos groupes d’affiliation, nous aspirons à une sociabilité choisie, laquelle est inséparable d’une demande forte de mobilité à la fois spatiale et sociale.

Toutefois, dans des sociétés de plus en plus marquées par un triage permanent – par les diplômes, par la spécialisation de toute tâche, par la confiscation experte des paroles – rigidifiant les parcours humains et sociaux, ce désir d’affranchissement ne peut qu’être impatient et brutal, autoritaire et inégalitaire. Il veut des interdictions, des limitations… pour les autres. Il génère un mépris d’autrui comme de soi et alimente ainsi une irresponsabilité générale qui favorise toutes les nuisances. Notre environnement nous devient alors une contrainte que nous ne pouvons ni accepter ni modifier, ne nous laissant que la compensation imaginaire de rêvasser à des bouleversements majeurs, d’imaginer un monde à rebours de celui qui existe – lequel en parait encore plus inaccessible au changement. Finalement, la contrepartie idéale d’un monde dans lequel beaucoup ne se reconnaissent pas et qu’un grand nombre n’acceptent pas est une pastorale qui sanctuarise la nature sauvage et tente de se la réserver. Les parcs naturels recouvrent ainsi de plus en plus, pour l’agrément de voyageurs aisés et éduqués, les endroits de la planète qui ne sont pas encore occupés. Le développement durable cherche son gouvernement mondial capable d’enjoindre aux pays émergents de se développer en respectant « notre » nature. A la limite, avec un organisme comme l’UNESCO, la tentation est de figer les dernières cultures ancestrales dans leurs traditions. Selon l’imaginaire pastoral, en effet, elles doivent, sources de dépaysement, faire partie du paysage.

Face aux dégradations environnementales, on s’attache à pointer des dysfonctionnements et à les corriger. Nous ne savons que réclamer des interdictions, des limitations. Mais nous rendons seulement ainsi le monde plus étouffant et, en le contrariant, son développement plus anarchique. Certains en viennent dès lors à plaider pour une décroissance, comme seule issue encore possible de la crise environnementale.

Nous attendons que nos modes d’action politiques et sociaux endiguent cela même qu’ils produisent directement. Nous manquons de voir que l’évolution de notre environnement, dont certains aspects sont catastrophiques, suit directement, positivement, nos modes d’organisation politiques et sociaux.

Une politique environnementale ne peut consister, en d’autres termes, à tenter de décourager l’usage de l’automobile si elle ne s’attaque pas au zonage urbain et à la spéculation immobilière. Elle ne contribuera qu’à conforter les rentes et à bloquer la mobilité sociale, participant des phénomènes qu’elle entend endiguer. C’est ainsi que bien des mesures de restriction de circulation n’ont d’autres effets que de renforcer… la pollution, ainsi que l’attrait en contraste d’une nature idéalement préservée et disponible. Il nous reste ainsi à comprendre que la nature, telle que nous la concevons, n’est qu’un reflet détourné de la manière dont nous produisons notre monde. La beauté propre de la nature que nous célébrons n’exprime que la raideur d’un monde humain que nous ne parvenons pas à maîtriser. C’est ce qu’invitent particulièrement à considérer l’urbanisme et le développement des villes.

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Francesco di Giorgio Martini

Ouvrir/télécharger le texte (Nouvelle édition 353 pages) : Le Vademecum philosophique. La nature IV

Sommaire :

A) La naissance de l’urbanisme moderne

De l’Antiquité à la Renaissance. Perspective et symétrie. L’haussmannisation. L’urbanisme progressiste. Le rejet de l’ornement. Modernisme et post-modernisme architectural. Le puritanisme urbanistique moderne. L’utopisme. Le Corbusier. L’âge du béton armé. Le courant culturaliste. Le fonds communs romantique et utopique des principaux courants de l’urbanisme moderne. Premier engouement pour les grands ensembles.

B) La fin des villes.

Poésie du désordre urbain. A l’origine d’un désastre. Les mégapoles, villes-rhizomes. Prolifération urbaine. Rhizomes. La disparition de la rue. Un environnement subi. Un parti pris de brutalité fonctionnelle. La revendication artistique de l’architecture. Le rejet des appréciations utilitaires. La pose du créateur. Un art mou. Les préjugés modernes de l’urbanisme. 1) La préférence pour les transports collectifs. 2) La sociabilité villageoise. Logiques de ghetto.

C) L’utopie agissante

Proximité de l’urbanisme, de l’architecture et de l’utopie. La planification du bonheur. L’utopie est un genre rhétorique. Où le monde, encore une fois, est enclos dans un jardin. Stricte application de principes utopiques. La préférence contemporaine pour la maison individuelle. La préférence pavillonnaire aux USA. La civilisation banlieusarde. La demande automobile. Bilan. La rationalité faible. Un déni de citoyenneté. De certains sandwich triangulaires…

D) L’homme et la ville.

La lisibilité de notre environnement. L’Ecole de sociologie urbaine de Chicago. Simmel. Psychologie de l’homme des grandes villes. Telle la ville, tel l’homme… L’odyssée de la conscience humaine dans la ville. Lewis Mumford. De la ville à la cité. La cité antique. Les villes franches du Moyen Age. Les villes globales. La vertu d’urbanité. Les embouteillages. L’obligation d’être égoïste. La spéculation immobilière. Léon Walras et l’appropriation collective de l’espace Le rôle de l’Etat dans la ville. Qu’est-ce que l’environnement ? Des principes d’une politique de l’environnement.